LA LEGENDE DU MOQUEUR

Couv la legende du moqueur 1 couvEXTRAIT

Les voyages, c'est pas mon fort. J'ai de la peine à comprendre ceux qui s'en vont découvrir le monde. Aujourd'hui, avec internet, on paye en un clic et c'est parti. Beaucoup sont heureux comme ça. Ils vont à Vienne, à Copenhague, à New York ou ailleurs. C'est à portée de toutes les bourses. Sauf pour les miséreux, mais ça n'empêche pas les autres de voyager.

– De toute manière, y a plus de justice sociale, dit Philippe-Antoine !

C'est le seul avec qui je suis encore en relation au village. Il vient me voir de temps à autre. Moi, je ne circule plus guère. Les voyages, au fond, je les préfère immobiles.

Philippe-Antoine qui aime les livres me rappelle le propos de Louis-Ferdinand. Il dit « Louis-Ferdinand » comme si c'était un pote et qu'il prenait l'apéro ensem-ble tous les jours. 

– Question voyage, il avait tout compris le bougre ! C'est vrai qu'il suffit de fermer les yeux.

Voilà qu'il traite Louis-Ferdinand !

– C'est un des plus grands du XX° siècle et pour toi c'est un bougre !

– Peut-être qu'il aurait aimé parce qu'il y a de l'affec-tion…

Il retombe toujours sur ses pattes Philippe-Antoine. La vie lui a appris l'équilibre.

– Elle nous apprend que ça, dit-il, à ne pas tomber. Et c'était pas bien parti pour moi. J'ai travaillé douze ans à la mine d'amiante de Canari. C'est plus qu'il n'en faut pour attraper cette saloperie aux poumons qui vous fait crever longtemps plus tard.

Après, il avait séjourné du côté d'Orléans pour s'oc-cuper d'une champignonnière. La Corse et le village lui manquaient. Quand on lui a proposé un emploi au Monoprix de Bastia, il est rentré dare-dare.

On se connaît depuis l'enfance. Il est toujours là quand j'ai besoin de lui. Il n'a jamais voulu trop en sa-voir sur mes activités. Lui il n'y croyait pas à cette histoire de lutte de libération nationale. Quand j'ai com-mencé à militer à Paris, je lui envoyais des tracts en es-pérant qu'il les diffuse au village. À mon retour en Corse pour les grandes vacances, on discutait longuement. Il me disait que ce n'était pas réaliste ce genre de discours.

– Si tu vivais ici toute l'année, tu comprendrais. Les gens n'en ont rien à foutre de la lutte de libération natio-nale. Vous pouvez vous agiter autant que vous voulez, la situation n'évoluera pas. On est trop intégrés à la France. On ne parle plus la langue, à part quelques chasseurs, le dimanche, et encore, on entend surtout des accents de Marseille. Les touristes prennent le dessus partout. On est déjà en plein folklore.

Pour Philippe-Antoine, la disparition du peuple corse est programmée. Il dit que ce n'est pas une affaire de complot ni un problème avec la France, mais une ina-daptation au monde d'aujourd'hui. Moi, je pense que le monde ne change pas tout seul. Il y a forcément des hommes à la manœuvre. On est au moins d'accord sur ce  point.

–  Et alors, il faut laisser faire ?

– Je dis pas ça, mais votre histoire d'autonomie ou d'indépendance personne n'y croit.

Je lui parlais de Paoli, des années de la Corse souve-raine. Il me répondait que les temps avaient changé et que ça ne servait à rien de vivre avec des histoires dont on connaît mal les tenants et les aboutissants.

– C'est comme si tu prenais la mémoire d'un autre. Tu crois que c'est la tienne et tu t'arranges avec. Voilà toute l'histoire avec un grand H. Au fond, c'est pour nous justifier, mais il n'y a rien qui justifie qu'on soit là plutôt qu'ailleurs, sauf le hasard.

Il en profite pour ressortir son auteur favori. Louis-Ferdinand occupe la première place dans ses références, mais il n'aime que « Le Voyage ». Le reste ne l'a pas du tout emballé.

– « Bagatelles pour un massacre, L'école des cadavres, Les beaux draps » et tutti quanti c'est des conneries. De ce côté-là, il y a trop de malfaisance. La politique, c'est pas fait pour les artistes. Et toi, tu aurais mieux fait de t'occuper de tes livres plutôt que de courir les routes à la recherche d'un peuple qui n'existe déjà plus.

Cette grande agitation a occupé beaucoup de mon temps comme d'autres l'occupent au jardinage ou de la broderie, mais pour les livres ça m'a donné de la matière.

– Maintenant, dit Philippe-Antoine, tu devrais solder le compte de ton activisme militant et nous écrire des histoires de tous les jours qui donnent aux gens la force d'espérer.

Mon ami est charitable. Il trouve extraordinaire qu'on soit doué pour l'écriture. J'ai beau lui expliquer que ce n'est pas un don, mais du travail, il n'en croit rien.

– Moi, devant une feuille blanche, j'arrive pas à sortir un mot.

Alors, je l'encourage, je lui dis de parler de sa vie.

– Justement, elle ne me parle pas ma vie.

– Peut-être que tu ne veux pas l'entendre...

– C'est ça ! Je préfèrerais imaginer autre chose ! Tout le problème est là.

Alors j'en profite pour le ramener à Louis-Ferdinand. Question littérature, c'est son modèle.

– L'auteur du « Voyage » dit que le sien est entière-ment imaginaire. « C'est un roman, rien qu'une histoire fictive… Et puis tout le monde peut en faire autant. Il suffit de fermer les yeux. C'est de l'autre côté de la vie… »

Philippe-Antoine proteste. Il dit que je le prends par les sentiments.

– J'ai beau fermer les yeux, je ne vois que des séquen-ces absurdes comme des fragments d'épaves après un naufrage.

L'autre côté de la vie, c'est peut-être l'écriture, tout ce temps qu'on use à laisser une empreinte pour dire qu'on a vécu, tout ce temps perdu à ne pas vivre pour dire le contraire. Philippe-Antoine m'y encourage quand même. Il fait l'intéressé en disant que dans mes traces, je laisse-rai un peu des siennes. Il sait que mes personnages sont faits par petits bouts de ceux que je croise dans la vie réelle. Au fond, l'écriture est un collectif. On n'est jamais doué que de la vie des autres.

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