C'est toujours la même histoire - Extraits

EXTRAITS

 

 

 

L’amour de l’un pour l’autre est un absolu.

Une expérience indépassable.

Une ligne d’horizon qu’on rêve d’atteindre.

 

LIGNE D’HORIZON

 

 

1

 

Elle court. Elle court. Sait-elle vraiment où ? Mais courir, courir. Ne pas s’arrêter si possible. Ou faire semblant. Une halte ici ou là. C’était où, exactement ? Je ne sais pas,  je ne sais plus. Qui se souvient des jours ?  Je cours tout le temps. Un magasin peut-être, ou la poste, ou la gare pour aller à Paris. J’y vais  pourquoi à Paris ?

 

Elle chausse parfois ses rollers. Elle est experte. Elle est encore jeune. Elle se sent jeune. Elle n’a pas vraiment vécu. C’est peut-être à force de passer. De courir. De ne jamais s’arrêter.

 

Le jour où tu t’arrêtes, tu te regardes dans une glace et tu ne te reconnais pas.

 

Elle file sur les trottoirs, traverse la chaussée. Elle est légère. Cheveux au vent. Une tignasse un peu raide à vrai dire. Juste un coup de brosse le matin. Elle démêle. Ça tire un peu. Tête penchée. Grimace. Mais c’est pratique quand même. Elle ne va jamais chez le coiffeur. Elle fait elle-même ses teintures. C’est récent. Juste pour les cheveux blancs. Elle est encore jeune. Encore belle. Et elle fait du roller.

 

Je n’arrive même pas à t’imaginer, dit-il, quand elle l’appelle et lui raconte.

Imaginer quoi ?

Que tu circules en roller. 

Il n’en revient pas. Il n’est pas vraiment de ce monde.

Par ici, on fait souvent du roller.

Là, tu exagères un peu...

Non ! Disons que beaucoup en font.

Mais seulement dans ton quartier...

Non ! C’est pas cher le roller. On peut en faire partout.

 

Jade prend aussi son vélo, parfois, pour aller au parc. C’est à trois kilomètres. De loin, Samuel la voit comme ça. Elle arpente le monde. Constamment.

 

Mais ça sert à quoi ?  Lui dit-il. 

Elle ne sait que répondre. Un besoin de locomotion. Instinctif. Automatique. Dès qu’on se tient debout, qu’on trouve son équilibre, on se projette dans l’espace. On le dévore.

 

Le temps se met aussi de la partie.

Il joue contre nous, explique Samuel.

Peut-être parce qu’il a dix ans de plus qu’elle. Qu’elle fait du roller et lui pas.

 

Je n’ai jamais tenu sur des patins à roulettes. Je dois avoir des racines. Ça ne se promène pas les racines. Sauf en profondeur. Lentement.  Une vie géologique en somme.

Végétative, répond-elle dans un rire éclatant. Moi je préfère la géographie, les voyages, d’ailleurs...

Je sais, dit-il, je sais. Ton mari te promène partout. A Prague, à New-York, dans les oasis du sud Tunisien.  Et vous allez où aux prochaines vacances ?

Elle ne répond pas. Elle n’est plus sûre de rien. Ça ne va plus très bien avec Pierre. Elle a pris doucement ses distances. Il en souffre. Elle ne  s’y résigne pas. N’accepte pas cette souffrance. 

J’aurais voulu partir mille fois, dit-elle. Mais quel bonheur possible sur le malheur des autres ?  Là, Je n’ai plus le temps… J’ai un cours.

À quelle heure ton cours ?

Dans dix minutes. J’y vais. Je te laisse. Je te rappelle.

Elle raccroche. Déclic. Il raccroche après elle.

 

Jade file à son rendez-vous. Ce soir, c’est une gamine de quinze ans qui ne comprend pas les maths. Surtout leur utilité. 

Ça sert à quoi madame ?

Tu sais, on peut poser la question pour tout. Ne te décourage pas. Mettons-nous au travail. C’est quoi ton problème aujourd’hui ?

 

 

 

 

                                _________________________

 

 

 

 

 

La ligne d’horizon est un trompe-l’œil.

Elle ouvre toujours sur d’autres horizons. 

Elle devient ligne de fuite.

Alors, d’urgence, on anticipe les départs. 

 

LIGNE DE FUITE

 

 

 

11

 

Samuel a rompu le pacte social. La loi  des multitudes.

II est parti. Seul.

Il gît désormais dans l’étroit refuge, près de la plage.

Des vagues lancinantes, sombres et lancinantes,  déposent des îles en morceaux. Des paroles émiettées. Des algues rousses.

Ses mains reposent dans la pénombre accentuée. Mains mutiques, nervurées aux actes innombrables. Doigts dénoués de caresses sans retour. 

Il extrait de sa poche une photographie. Echelles  dressées sur un chantier en cours. Tenue de travail. Auprès de lui, une femme encore jeune. Sourire pâle. Robe noire et dentelles.  Jade à jamais immobile dans un bonheur scénarisé.

Image de l’un dans le miroir de l’autre. La vie vire, virtuelle,  sous  la sarabande des mots, des rires, des silences. 

De grands déserts s’installent aux sables éblouis.

Et l’on prend peur de l’autre.

Et  l’on prend peur de soi.

Un je-ne-sais-quoi fait l’horreur des instantanés où le regard se glace. Où se dissipe le cliché des romances à quatre sous.

Samuel ne remet pas la photo dans sa poche. Il la dépose au sol avec une étrange douceur et prend un peu de recul.

 

 

 

Dernière mise à jour de cette page le 09/02/2010