Il s’était sacrifié pour elle corps et âme. Il ne trouvait plus rien à dire, plus rien à se dire pour continuer à passer les jours et leur donner un sens. Pourtant une idée l’obsédait encore, celle de faire un dernier signe. Il envisagea d’abord d’écrire le nom de Jade sur les rochers en bordure de la route qui conduit au village. C’était trop évident. Il pensa ensuite à l’initiale, un simple « J ». Mais le message aurait-il touché la cible ? Il avait beau chercher au long des insomnies ce qu’il pouvait dire à Jade une dernière fois, il ne trouvait rien que soit de l’ordre de l’écriture. Alors peut-être fallait-il se résigner au silence, y entrer comme dans une mort vivante, comme on garde en soi des mots d’amour broyés qui écoeurent l’âme et l’appellent aux adieux. Il savait à présent qu’il partirait, qu’il abandonnerait l’espace de sa vie à d’autres histoires et entrerait dans la durée géologique pour rendre à l’univers ses particules lentes patiemment rassemblées. Vide, il serait enclos dans le vide exactement comme un rond dans l’eau signale l’objet qui naufrage et descend aux abîmes. C’est à partir de cette image qu’il eut l’idée de faire signe avec des cercles énumérant pour Jade, comme si elle était la, comme si elle pouvait l’entendre, tous les possibles de l’inclusion ou de l’exclusion.
« Voilà, mon amour, j’enfermerai dans ces cercles le temps infini que nous n’avons pas vécu ensemble, les années, les mois, les semaines, les jours, les heures et les instants où je t’ai attendue, mais aussi tout ce dont nous avons rêvé : une maison lumineuse que je n’aurais cessé d’agrandir pour que tu exerces sur les murs ton merveilleux talent de peintre; des promenades toujours recommencées pour le plaisir de nos corps s’épousant l’un l’autre dans le cheminement ; des voyages au cœur de l’île dans les lieux les plus intimes pour y laisser un peu de notre mémoire comme on laisserait en passant la trace du bonheur ; des éveils chaque matin dans ton regard pour qu’il y ait au monde une autre lumière. C’est tout cela mon amour que j’enfermerai dans les cercles, mais aussi le silence, cet incroyable silence qui nous sépare et paradoxalement nous rassemble à jamais. »
Dans la nuit du 27 au 28 juin, à deux heures du matin, Samuel traça sur la chaussée entre le croisement de Pughjale et la première maison de Stazzona, celle de Jade, un nombre de cercles qu’il ne compta pas. Puis, après avoir rassemblé quelques affaires, il ferma sa maison et quitta le village avant que le jour ne se lève. On ne le revit plus jamais à Imiza.