Le sentier lumineux

 

        

C’est l’été. Imiza se love dans une bulle d’or. Les vacanciers débarquent depuis le début juin. Albert Morelli, le gérant de l’Ambada  est ravi. Les affaires reprennent. Neuf mois durant il attend que le hasard lui amène quelques clients ; maçons et manoeuvres qui travaillent sur une résidence secondaire, employés d’EDF qui entretiennent un réseau toujours défaillant, ouvriers de la grosse entreprise venue du continent pour élargir la route de corniche. Ce chantier interminable a été une aubaine  pour le petit commerce local.  Il annonce surtout des jours meilleurs puisque les cars de touristes en provenance de toute l’Europe circuleront plus facilement autour du Cap. L’avenir de l’île est dans la vente de ses charmes. Ça favorise les vocations à des formes subtiles de proxénétisme qui ne choquent plus personne puisque tout le monde y trouve son compte. Là où l’argent parle, la vérité se tait. Et  la Corse, en vérité, se trouve livrée aux marchands de tous poils pendant la saison touristique.  Le reste du temps, elle est entretenue par l’Etat comme le serait une danseuse. On n’oublie pas impunément son âme. Désormais, la plus belle île du monde ne peut donner que ce qu’elle a. Son destin cruel n’est pas à la hauteur de celui  rêvé par un philosophe des lumières. Pour les gens de passage, cependant, le décor suffit, sans la moindre profondeur, un simple environnement visuel en somme, une image grandeur nature où viennent se projeter, comme autant d’ombres grises, leurs plaisirs fugitifs. Jade, qui  participait depuis toujours à cette sarabande lumineuse et grotesque, avait entrevu autre chose avec Samuel. Il y avait bien sur cette terre un arrière monde sans masque, dénudé mais plus irréel encore, impalpable, insaisissable, comme les senteurs qui montent de la terre, lourdes et subtiles, captivantes et fugaces à la fois, comme les sonorités obscures qui hantent les maquis, les vieilles pierres, les jardins ensevelis,  les maisons qui penchent sur leurs ruines, comme la fraîcheur ou la douceur tactile de l’air, la puissance des vents d’ouest qui hérissent la mer ou les bourrasques de la tramontane qui prennent à revers les frondaisons et y délivrent des houles argentées.

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En cette nuit de pleine lune, parcourant un sentier de crête, son regard portant à gauche sur les eaux scintillantes de la Tyrrhénienne et à droite sur celles du  golfe de Saint Florent, Samuel mesurait l’effet dérivant, amplificateur et multiplicateur de cette « pensée de Jade ».  Du simple point d’impact qu’elle avait fait un jour dans sa mémoire, résultaient des ondes grandissantes  qui submergeaient le réel. La « pensée de Jade » prenait la forme d’une sorte de bienveillance pour l’univers entier, dans sa merveille et son horreur, dans ses vies minuscules et ses morts absolues,  dans l’organique éphémère et le minéral captif, dans l’énergie volatile et la fixité compacte. Plus rien désormais qui ne fût empreint de cette « pensée de Jade ». Elle médiatisait le monde dans le regard, les sensations, les sentiments et la raison de Samuel. Sans elle, plus de logique ou d’imaginaire, plus d’intelligence même ni d’émotion. Elle était l’alpha et l’oméga,  ce par quoi tout était advenu dans un paysage de désolation pour y porter les clartés d’un jour à jamais naissant.   Et cependant, sur le long chemin des crêtes, Samuel redécouvrait l’itinéraire et le théâtre qui avaient été celui de sa vie avant sa rencontre avec Jade.  Dans la nuit laiteuse surgissait par intermittence des images que ce qui fut autrefois et le parasitage s’accentuait au fur et mesure du cheminement. Comme l’écume prend la forme d’une dentelle déchirée quand la mer s’apaise, la « pensée de Jade » se dissipait, engloutie dans les grands trous de la mémoire. Alors, Samuel serrait un peu plus fort contre lui le petit recueil qu’il avait glissé dans la poche intérieure de son blouson, avec l’espoir confus que l’écriture, du moins, porterait longtemps encore la « pensée de Jade ».

 

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Samuel s’était assis à même le sol, adossé à la paroi rocheuse qui s’élève d’une bonne vingtaine de mètres au-dessus de la source. Il avait ramené ses genoux contre sa poitrine et les enserrait des deux bras. Il demeura ainsi de longues heures, la nuque ployée, le regard fermé, laissant filer une suite invraisemblable d’images et de pensées. La nuit était fraîche, et pourtant, une chaleur inhabituelle irradiait du plus obscur de son corps jusque dans sa tête. Le regard de Jade, noyé  de tendresse, tel qu’il l’avait découvert dans leur première nuit d’amour, ressurgissait au décombre des souvenirs selon des fréquences de plus en plus hautes, emplissant sa mémoire, s’accordant au tempo du rythme cardiaque. Il n’y avait qu’elle, il n’y avait plus qu’elle qui faisait sens et sensation, qui se laissait envahir pour le libérer de son désespoir et le mettre au monde dans un autre monde.  Les senteurs et les bruits de l’humide le pénétraient partout : à ses narines, l’acidité des fougères ; à ses lèvres,  les mousses imbibées ; à ses oreilles, le ruisselet fragile qui tinte comme un trésor ; sur sa peau, les fraîcheurs métalliques qui  palpitent au sol ; à son regard fermé,  l’opacité des limbes dans les entrailles de la terre où s’accomplit le miracle de l’eau. Ainsi se laissait-il aller, sachant bien qu’il ne pourrait jamais aller que vers elle, ressusciter et revivre en elle, par elle,  n’être plus qu’un destin accompli par ce retour vertigineux sur soi.

Aux premières lueurs du jour, il se déplia lentement, alla déposer sur la margelle du petit bassin, le recueil d’aquarelles et de poésies et entreprit d’escalader la paroi rocheuse, calmement,  comme quelqu’un qui sait ce qu’il cherche et où il va. En moins d’un quart d’heure, il découvrit parmi toutes les cavités celle qui se prolonge en galerie. Il y pénétra à l’instant même où le soleil pointait exactement du côté du Pinzu a Vergine. Le temps que dura son cheminement, nul ne le sait et lui-même n’en eut pas conscience. Mais sa longue  progression dans la galerie  paraissait s’accorder à la course du soleil. L’affrontement de la lumière et des ténèbres produisait une clarté diffuse, comme un jour qui advient mais qui hésite, comme une aube à jamais...

 

 

 

 

Dernière mise à jour de cette page le 06/12/2008