L'exil en soi

Ce n’est pas par lâcheté que Julien décida de partir. Il voulait finir autrement, dans la mélancolie des voyages où les lieux ne comptent guère, ni ceux qui les habitent  parce que c’est toujours en soi qu’on se promène.

         Ainsi irait-il, regardant le jour qui flamboie dans la passion des lumières sur les mirages d’un pays d’ocres et de bleus, de sables, de sels et de ciels.

         Pour avoir vécu une bonne partie de son enfance à Kairouan, Sousse ou Gabès, il pensa à la Tunisie qu’il n’avait pas revue depuis le temps où elle accéda à l’indépendance. Une bourgeoisie moderne, occidentalisée, gestionnaire et dure avec le peuple, soutenue par les capitaux de l’ancienne puissance coloniale, y prospérait, notamment dans le secteur touristique. Du nord au sud, sur la côte ouest, jusqu’à la limite du désert  et dans l’île de Djerba, on avait construit de somptueux hôtels pour les étrangers.

 

         Peut-être aurait-il encore quelques désirs simples : se perdre dans la foule qui déambule aux marchés, retrouver l’odeur des ruelles dont la complexité égare le passant, s’assoupir au silence vibrant des après-midi d’août et se laisser surprendre, vers le soir, par le chant du minaret qui appelle à plus d’humilité encore le peuple innombrable des humbles,  ce qui est bien utile pour maintenir  le monde en l’état.

         Ainsi irait-il, au pays retrouvé de son enfance, décomposer le temps qui reste dans les jardins confus de la mémoire.

 

         Ce matin-là, il se leva tôt, fit sa toilette avant de déjeuner, puis s’installa face à mer sur la table héritée dont une rallonge grince.

         Il entreprit d’écrire à Fabienne. Ce fut effectivement une aventure dix fois recommencée. Le papier que la main froisse s’accumulait autour. Il en disait trop ou pas assez. Rien en somme  qui lui parut juste.

         Le temps des mots était passé.

         Par jeu, il relut dans un beau désordre ses bouts d’écriture qui donnaient quelque chose comme : «  J’ai décidé de partir à cause des circonstances...  » ou encore « J’aimerais te voir avant de quitter le pays... » ou bien encore «  Je suis un peu las... » etc. 

         Il pensa qu’il y avait quelque chose d’indécent dans les naufrages comme s’il était impossible d’en finir sans qu’un cri ne se noue dans la gorge, que le regard soudain ne se fixe pour capter au monde sa dernière image et qu’une main ne s’écartèle  dans un abîme de lumière.

 

         Une femme aurait pu lui être utile pour ne pas oublier qu’il était vivant, que le corps avait besoin d’amples nourritures et la tête de pensées étroites pour filer les jours. Il se souvenait du temps passé avec  Lise qui avait le sens pratique et qui disait : « N’oublie pas de changer la bouteille de gaz  -  Vérifie que tu as bien fermé  avant de te coucher  -  La nuit, on ne sait jamais  -  Prends du nescafé au marchand qui passe   -   Ne le manque pas   -  C’est entre midi et deux  -  Surveille la route et veille au temps  -  Prends du sucre aussi, il n’y en a plus  -  Et du beurre allégé pour éviter de casser tes biscottes  -  Ça te met toujours de mauvaise humeur  -  Pour Pâques, si tu veux, on changera le papier peint  -  On louera une machine à vapeur pour décoller l’autre  -  Je sais que tu n’aimes pas tout ce qui touche au décor  -  Ça t’irrite  - Ça te rend nerveux   -  Tu es toujours pressé d’en finir  - Mais cet été, on sera au calme  -  On écoutera les autres passer, parler et rire  -  Mon Dieu !  Septembre déjà  -  Il faut préparer la rentrée de Marie et renouveler l’abonnement au journal  -  C’est vrai qu’on ne le lit guère, mais c’est comme la vie : on ouvre le journal comme on commence un jour nouveau  -  On s’imagine toujours qu’il y aura quelque chose de neuf  - Et là, on ne peut pas faire d’économie. »

         C’était les dits de Lise. Ils lui donnaient une raison d’être. La vie en détail, c’est du bonheur en gros.

 

         Pouvait-il avouer à Fabienne qu’il avait besoin d’elle, qu’il n’acceptait pas tout à fait l’immense solitude ?

         Il renonça à l’aveu de cette faiblesse.

         C’était décidé : Il retournerait seul dans ce pays qui était un peu le sien, dont il ne comprenait pas la langue mais qui lui parlait malgré tout comme l’enfance à jamais perdue parle le langage simple des émotions.

         Il irait avec la nostalgie de la mort dans les parfums qui montent des chaussées humides, puis il prendrait l’ancienne avenue coloniale dont la perspective imite celle des Champs Elysées. Elle débouche, en contrebas, sur les bleus superposés du ciel et de la mer. Parvenu jusque là, il descendrait lentement vers le sud, en équilibre précaire sur la frontière mouvante du sable et de l’eau.

 

         Il gagne désormais du terrain sur les terres infinies et, sans désemparer, marche au désert.

         Plus il fait chaud dehors, plus il a froid dedans.

         Le jour doucement se froisse comme une aile fragile et sur la vitre du soir faiblement éclairée s’étiolent d’obscures caravanes. 

         Julien a des suites de mots pour derniers paysages.

         Il s’est fermé de l’intérieur. Il a coupé le fil du téléphone. Il n’y a plus personne.       Il est seul.

         Et il le sait.

Dernière mise à jour de cette page le 06/12/2008