Journal de la Corse

PETITE ANTHOLOGIE DU RACISME ANTI-CORSE

Editions Christian Lacour

 

Nous voilà donc sur un terrain miné. Car il s’agit de la manière sans doute la plus subjective qui soit, de définir ce qui est dicible et ce qui ne l’est pas, ce qui émane de la liberté, notion ô combien positive et ce qui relève de la diffamation, comportement tout a fait condamnable.

Sans ambition excessive et sans volonté de viser à l’exhaustivité cet ouvrage peut être considéré comme un catalogue qui passe en revue un certains nombre de travers plus ou moins justifiés attribués à la communauté insulaire dont il faut bien dire qu’elle est assez souvent susceptible, jugement parfaitement risqué car il pour rait être pris pour une illustration du racisme anti- Corse qui ici justement condamné. Aussi, afin d’éviter tout contresens sur les intentions de l’auteur, est-il primordial de lire attentivement le chapeau d’introduction de Jean-Pierre Santini il ne s’agit pas, à ses yeux, à travers ce volume de lancer un appel au combat, même linguistique, mais de rétablir certaines vérités pour déboucher sur une meilleure compréhension entre les communautés.

Tout commence ou presque avec Sénèque qui ayant un jour mangé un miel qui ne lui convenait pas, a cru bon, vraisemblablement à titre de compensation non gustative de se répandre en prises de position sans appel : ainsi pour les Corses “de toutes les coutumes la première consiste à se venger, la seconde à voler, la troisième à mentir et la quatrième à nier les dieux” Un jugement aussi dénué de nuances chez un philosophe dont le métier est justement de les rechercher, atténue incontestablement la portée du diagnostic: à trop vouloir prouver, on finit par démontrer le contraire ou alors ses propres problèmes. Il ne faut pas oublier que, lorsqu’il était en Corse, Sénèque était en exil, une condition plus propice à la rancoeur qu’à la lucidité.

Vient ensuite la litanie de ceux qui attribuent aux autochtones une paresse « incurable » comme prétend le déceler le citoyen Lavallée, dont le seul nom évoque que quelque chose a pu aller de travers une paresse « orgueilleuse », comme le soutien un certain Leclerc, membre des Jacobins, ce qui ne l’autorise pas pour autant à rayonner sur une grande surface. On sera en revanche plus sensibles à des considérations plus nuancées telles que celles de Jacques Chardon qui crédite nos compatriotes de physionomies patibulaires et de comportements  « cruels, avares, voleurs, vindicatifs fainéants et jaloux jusqu’à l’extravagance » mais reconnaît qu’ils sont « sobres, spirituels, agiles et infatigables à la guerre ».

Autre catégorie : celle d’artistes langagiers qui n’impressionnent que leur propre imagination : ainsi le Duc de Choiseul qui par anticipation se prenant pour Bush « donnerait avec grand coeur un million à qui ferait disparaître la Corse de la Méditerranée ». Ainsi encore cette fine analyse du général Vaubois: « Si la Corse n’avait pas de Corses dans les emplois, tout irait tout seul ». Toujours dans cette catégorie très fournie, il faut indubitablement réserver un sort à Daniel Gelin qui avait pourtant joué Napoléon et qui sans doute au nom de la reconnaissance du ventre s’est estimé autorisé à dire que « De tous temps, les Corses été des cons », ce qu’on serait prêts à lui concéder à la condition toutefois qu’il apporte la preuve qu’il se contemple quelquefois dans un miroir. Encore dans cette série dont la subtilité n’échappe à personne, il convient d’ajouter le texte d’un tract qui affirmait qu’un Corse coûte plus cher qu’un handicapé et qui suggérait « qu’on les déporte tous à Lourdes » Il est évident que l’auteur de cette pensée croit aux miracles ce dont il semble avoir impérativement besoin pour une consommation personnelle.

Réservons pour la fin  des auteurs comme Maupassant et Alphonse Daudet le premier s’en prend au caractère peu industrieux de l’insulaire « On ne rencontre jamais un morceau de bois travaillé, un bout de pierre sculptée » mais Maupassant reconnaît par ailleurs les qualités d’hospitalité des Corses. Le cas d’Alphonse Daudet est plus grave « ça mange dans de la vaisselle plate à leurs armes des châtaignes dont les porcs ne voudraient pas » Toutefois Alphonse Daudet admet que la Corse est un admirable pays. Si bien qu’au bout du compte il faut faire la part de la méchanceté mais aussi de la caricature : il faudrait sans doute aussi faire preuve d’autodérision ne pas admirer Plantu que lorsqu’il se moque des autres.

Un livre nécessaire qui doit être pris au second degré sous peine de tomber dans les défauts qu’il met si bien en lumière.

CHRISTIAN LEONI

Le Journal de la corse

10 février 2002

Dernière mise à jour de cette page le 07/12/2008