La main de Florence se glisse, machinale, sous les feuilles mortes qui jonchent le sol immédiat. Elle recherche la fraîcheur de l'humus que les doigts, soudain autonomes, remuent profondément et sous lequel ils demeurent ainsi, immobiles, ensevelis dans l'humidité patiente comme une petite faune curieuse de son propre deuil.
La jeune femme imagine qu'elle pourrait rester de longues heures, le corps plaqué à même la terre souple qui lui renvoie dans les reins, le dos, la nuque, de délicates vibrations. Personne ne l'attendait, elle n'attendait personne. Le jour pourrait passer et une nuit peut être sans que nul ne s'inquiète.
D'étranges mosaïques aux motifs ocre sur fond bleuâtre ondulent dans son regard clos. Sous la houle des paupières, elle essaie en vain d'en capter les détails mobiles. Des formes géométriques connues ou inconnues, des scissures fluorescentes, des synapses arborisés, des bouquets de neurones noirs surgissent alternativement, ondoient, s'estompent, basculent et fluctuent comme sous l'effet d'un horlogerie aléatoire.
Lorsqu'elle rouvre les yeux, le ciel lui paraît presque blanc. Il y a une multitude de papiers déchirés dans l'entrelacs des branches.
Les bruyères alentour se mettent à frissonner. Elle se souvient des histoires que lui racontait le grand père. La bruyère a mauvaise réputation. Le moindre mouvement agite ses rameaux. Elle trahit les présences au coeur du maquis, signale le fugitif ou la course éperdue d'une bête traquée.
Florence reprend son chemin. Elle évalue la distance qui la sépare de l'extrémité de cette piste fantomatique. Elle en perçoit encore assez bien le tracé dans la trouée de verdure. On dirait un déambulatoire sombre encombré par endroit de ronces aux tentacules bleus et de lierres dont les feuilles vernissées captent la lumière. Elle ne rencontre pas d'obstacles majeurs bien qu'il soit nécessaire d'écarter souvent les branches, parfois même d'en chevaucher ou d'en briser pour forcer le passage.
Elle va dans la rumeur grandissante de son pas qui grésille, crisse, craque et crépite, dans le chuintement, le froissement, le frôlement de sa parka, dans le halètement léger qui lui vient aux lèvres, dans cette respiration lourde, presque suffocante, à l'orée de sa délivrance.
Plus aucune trace sur le sol désormais. La piste s'est perdue sous les amas de terre végétale mais les arbres s'espacent et montent plus haut dans la quête des lumières. Sous leurs frondaisons denses, les chênes verts ont clairsemé tous les autres végétaux.
En contrebas, Florence aperçoit distinctement la mer et la route de corniche au lieu dit « A Scala ». Quelques dizaines de mètres encore dans les bruyères basses qui moutonnent à la lisière du bois et elle serait à découvert sur la roche nue.
Tout en cheminant, elle pense à la mer. Elle se souvient des vacances heureuses qu'elle y a vécues enfant, adolescente et adulte parfois. Elle éprouve l’envie de l'eau. Elle voudrait aller un peu plus vite, dévaler les escarpements rocheux de la Scala, traverser la route, survoler les derniers obstacles un peu comme dans les rêves où une étrange lévitation libère le corps et se joue des pesanteurs.
Le bleu intense, rafraîchissant, le bleu nostalgique et consolant de la mer est là, à portée de regard, à portée de main, à portée de ce geste qu'elle fait malgré elle comme pour tenter de saisir quelque chose qui soudain lui paraît inaccessible.
Le destin s'annonce toujours dans l'insignifiance d'un détail. Pour Florence Lodi, c'est le désir impromptu de cette mer immense et des bleus qui dérivent en berçant les lumières.
Lorsque le premier coup de feu claque au-dessus d'elle, elle s'immobilise. Au second, elle n'a qu'un cri, un seul, bref, presque rauque, un cri de bête esseulée dans l'ivresse de la mort.