Corsica clandestina

Six mois se sont écoulés. De nouveaux morts embaument la terre et lèvent des peurs et des chagrins dans la mémoire des vivants.

Pour Pierrot, il n’y a rien de neuf sous le soleil. Impassible et muet, il polit longuement le comptoir en aluminium anodisé du Bar Damien. Il n’a  pas oublié Polo Mazza, Philippe Dussol, Marc Biazotti et Mamina mais n’en néglige pas pour autant la machinerie de sa propre existence. Il s’applique aux entretiens utiles, se lave soigneusement, se rase de prés, se coiffe, se parfume, se fait beau chaque matin.

Pour des raisons de sécurité, il se déplace désormais rarement. Tout le monde est devenu suspect.

Les six derniers mois, ont été marqués par une  hécatombe de militants nationalistes. Pierrot n’a pas eu à intervenir. Le jeu macabre était lancé. On se surprenait à décompter les meurtres et même à envisager qu’il y en ait un peu plus que l’année précédente. Comme si le morbide pouvait imprégner la culture et l’âme d’un peuple, comme si la mort facile  était devenue  moyen d’évasion ou de liberté.

Pierrot, posément, polit son comptoir, soucieux du seul présent, d’un instant de poussière qui chasse l’autre, inexorablement. À chaque seconde, la totalité de l’être peut  basculer dans l’exquise décomposition. La mort patiente égalise toujours les équations complexes du vivant.

D’un geste lent et lourd, presque las, décrivant une série de boucles afin d’absorber la moindre salissure, Pierrot passe et repasse une grande éponge humide sur le comptoir. Il se dit, passant et repassant, que l’instant est fragile, qu’il faut le faire durer ou du moins décompter chaque instant après l’autre, ce presque rien dont l’accumulation monstrueuse fabrique nos destinées.        Pierrot joue son rôle avec la gravité des enfants qui refont le geste mille fois accompli pour exorciser les peurs. Il trempe son éponge plate dans le bac où flottent mollement les verres, les tasses, les soucoupes et les petites cuillères. Tandis qu’il remue avec une sorte de douceur cette vaisselle glauque dans l’évier métallique, on perçoit des sonorités d’abîmes et de cloaques clapotants. 

Certes, il a songé à investir dans une machine, mais il attendra la belle saison où les touristes affluent pour rentabiliser au plus vite son investissement. Il ne s’engage jamais à la légère. C’est un professionnel. Pas d’émotion. C’est simple, il n’y pense pas. Ni regret, ni remord. Seule importe la tâche du présent. Alors, pour éviter que l’humidité résiduelle ne dépose en s’évaporant des auréoles qui ternissent l’aluminium, il multiplie son geste inlassable, décrit des courbes, accentue par endroit la pression et s’incline enfin pour vérifier aux lumières rasantes, l’efficacité de son travail. Quand il rejette le torchon sur son épaule, c’est que tout est parfait. Alors, du bout des doigts, il ébauche une longue caresse sur la robe d’aluminium dont la douceur provoque une indicible émotion. Il se découvre parfois un peu d’humanité pour les objets lisses, immobiles et froids.

Dernière mise à jour de cette page le 06/12/2008