Identité et ethnie, l'identité corse - de Jean-Claude Loueilh

Identité et ethnie, l’identité corse

 

Le terme d’ethnie provient du grec ethnos, qui signifie peuple ou nation. Mais il prend une configuration plus précise avec l’introduction, au début du XIX° siècle septentrional, de l’ethnologie, entendue comme « science de la classification des races », qui se spécifiera comme étude des sociétés dites « primitives » dans la première moitié du XX°. Il porte ainsi la charge de l’idéologie « progressiste » de l’Empire dans sa première mouture européenne, avec ses entreprises coloniales. Aujourd’hui il forme le terme générique sous lequel  nous  désignons un groupement d’individus appartenant à une même culture (même langue, mêmes coutumes) (même système de parenté, mêmes procédures d’intégration et d’exclusion, mêmes dispositifs de pouvoir, mêmes modes d’alimentation et de manières de table), et se reconnaissant comme tels.

Il y a alors un peuple corse, qui forme aussi historiquement une nation. C’est aussi sous la considération d’une culture distinctive qu’on pourra ainsi parler à son propos d’ethnie. D’ailleurs à l’Université de Corse il y a une section d’ethnologie (corse), mais pas de sociologie !

Voilà qui pourra retentir dans notre interrogation sur l’identité corse, dès lors qu’il faudra alors sévèrement se garder d’être pollués par l’actuel branle bas politicien français à l’égard de la dite « identité nationale » comme machine sécuritaire.

Quelques banalités de base d’abord :

-il y a un peuple corse avec sa langue (dont les écarts de lexique ou de phonétique n’obèrent pas l’intercompréhension), son histoire (dont le travail de mémoire commence à s’estomper chez nombre de jeunes), sa culture (dont la composition en valeurs, rites et pratiques doit être élaborée plutôt que fétichisée) et sa diaspora qui manifeste un attachement fort à la communauté corse ;

-il y a historiquement une nation corse, celle dont Paoli entama étonnamment la constitution, et qui fût militairement défaite par l’invasion française ;

-depuis le riacquistu des années 70 il y a eu un regain de corsitude, peut être aujourd’hui érodé sous les coups de butoir de la com et de la marchandise globalisés.

Rehaussée par l’insularité géographique il semble bien alors que l’identité corse coule de (ces) sources, qu’on lui donne illico le quitus, et que non moins immédiatement elle abandonne les rives historiques qui l’ont cependant disposée  et se mire en une substance, sacralisée. Et c’est là que l’artefact de sa confrontation avec l’ethnie peut être heuristique, porteuse de découverte et d’invention, d’aventure, d’ouverture, de réinscription dans l’histoire.

 

Comme peuple doté d’une culture la communauté corse peut alors bien être nommée ethnie, mais elle excède de beaucoup cette qualification par son épaisseur et sa marque historique : elle n’est pas d’abord régie par ces petites mécaniques cycliques qui règlent l’existence des sociétés dites « primitives » (systèmes de parenté, système des rapports avec la nature et entre les hommes), quoique certains aspects de sa fragmentarité sociale (pieve/paese, Cismonte/Pumonte, terra di sgio/terra di u cumunu) prêtent à une certaine scissiparité (cf Gil, La Corse entre la liberté et la terreur). Elle outrepasse aussi de beaucoup les dimensions démographiques des ethnies que fréquente d’ordinaire l’ethnologie : tribus de quelques centaines ou milliers de personnes distribuées en clans, dont le signe insigne et différentiel est le nom d’un animal (qui marque dans la discontinuité qualitative des espèces : le totem) que flanquent généralement des interdits alimentaires et sexuels (les tabous). Remarquons cependant que si la taille démographique de la société corse n’est certes pas celle d’une tribu sa faiblesse -constante- pose problème (Rousseau s’en inquiétait déjà alors qu’il proposait à Buttafocu son Projet de Constitution pour la Corse, et qu’une comparaison avec celle de la Sardaigne serait instructive) ; que la segmentarité sociale corse devrait induire à une comparaison plus soigneuse et plus précise des clans « ethniques » avec ce que nous entendons socialement et politiquement ici sous cette appellation ici en termes de familles (razze) dans leurs jeux d’oppositions et d’alliances.

 

L’identité au sens strict c’est ce qui se redit dans la tautologie de son principe (justement dit d’identité :A est A) et bégaye la plate répétition du même (le fade égotiste : Je suis Je, l’emphatique : le Corse est Corse). Mais l’identité hormis sa coquille vide ou son autisme fou ne s’entend qu’au regard de différences reconnues, et éprouvées dans leurs conséquences pratiques. La subjectivité dans la constitution de son narcissisme primaire s’élabore dans le stade du miroir, au regard de son image avec tout son cortège de fictions et d’identifications. L’identité dans sa construction ethnique se pose par opposition aux ethnies voisines (déshumanisées : nous sommes les hommes, ce sont des singes, des poux…) avec toute ses séquelles  paralogiques et ressentimentales (ils sont mauvais, donc nous sommes bons, cf  Nietzsche, Généalogie de la morale) : la xénophobie, voire le racisme  sont proches ; opération d’effusion réactive qu’essaye de réitérer le sarkozysme.

Sous ces considérations comment pouvons-nous comprendre l’identité corse ?

Elle est d’abord évidemment fort marquée par l’insularité. Mais éprouvée dans l’ambigüité. La mer y forme plutôt la menace du malheur (de l’invasion ou de l’exil) : elle est celle qui arrache le fils à sa mère sur la place St Nicolas de Bastia. Par opposition à la citadelle montagnarde et pastorale du Niolu. Il n’est guère alors que dans le Cap que la mer destine aux emplois marins, aux aventures américaines ou rappelle l’opulence agricole passée (avec la vigne et le cédrat, quand encore les Agriates portaient le blé pour sa façade occidentale). Le fond(s) des mœurs et de la langue y est sans doute alors celui du pastoralisme, de celle que d’aucuns nommaient encore il y a peu a lingua di u pastore, péjorativement. Avec le rythme saisonnier et les cycles de la transhumance qui reconduisent de la montagne à la plaine et de la plaine à la montagne (avec les traditionnels conflits des agriculteurs et des bergers).

L’identité corse c’est aussi le fort sentiment d’appartenir à une communauté proche, celle de la famille et du village : se présenter c’est décliner le nom de son père et de son village. Sans doute encore le sentiment de participer à une histoire avec 2 points saillants : la récurrence des invasions et des dépendances avec les traditions de résistance, l’invention -« étonnante »- d’une république constituée et indépendante au cœur du XVIII° européen avec Pasquale Paoli (avec son effigie du Maure au bandeau relevé, qui a rompu avec la servitude, dont JT Desanti remarquait malicieusement qu’elle ornait son briquet made in China). Un fort sentiment de confraternité unie (d’ailleurs adossé à la méconnaissance de clivages aussi marqués que ceux qui opposent la terre des seigneurs à la terre du commun, au déni des passions souvent violentes de l’envie et de la jalousie). Toutes ces composantes prêtent alors à d’intenses mouvements identificatoires qui comme souvent dans la simple solidarité mécanique (celle qui justement, selon Durkheim, fonctionne à l’identité), arment autofictions et mythes avec leurs cortèges de colifichets (de la vindetta au ribellu) comme de réactivité épidermiques.

 

Mais une identité quelle qu’elle soit ne peut certes pas fonctionner sur le seul recueil agrégé et comme assiégé de ses composantes, qui formerait comme le socle paranoïaque, et derechef mégalomaniaque, de son occlusion. Une identité c’est surtout le mouvement historique -le souffle, la liberté- qui la transit, et l’expose à s’ouvrir sur son vecteur méridien, avec ses valeurs de parole et d’honneur : communauté de destination ?

 

cagasciuma ( jean-claude loueilh )

29 novembre 2009

 

 

 

 

 

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