Des valeurs populaires : la parole. Un texte de Jean-Claude Loueilh.

Un texte de mon ami Jean-Claude Loueilh rédigé en janvier 2006.

 

 

Des valeurs populaires :   LA PAROLE                                          

 

 

La civilité d’une société c’est ce qu’elle cultive et ce par quoi elle élargit sa communauté, c’est-à-dire sa capacité de partage. C’est aussi un lieu commun que de lier peuple et langue.

 

Mais sans qu’on se soucie toujours de démêler ce qui fait peuple dans la langue, ce qui peuple une langue ; plutôt persuadé que la langue fait illico peuple (quelle langue ? quel peuple ? automatiquement ? miraculeusement ? par obstination volontariste ?).

·        or une langue académique ne fait pas plus peuple qu’un folklore ne décline une culture…

·        or une langue de communication, réduite à quelques entrées (inputs) et à quelques sorties (outputs) aménagées pour faire circuler des accords réflexes le long d’un bavardage exténué n’entretient qu’un semblant de partage et ne promeut aucun advenir : des souffles courts, en l’air, éperdus de bruits, soit : l’asthme de la com

 

Il faut bien alors rappeler des évidences : une langue ne fait corps avec un peuple que si elle s’use et se réinvente dans le peuple, que si elle est parlée (on rougit de revisiter de telles banalités de base !), c’est-à-dire effectuée quotidiennement en des performances singulières, qui puisent dans son idiotisme et le créent tout en étant comprises (soit les wwf, les well formed formulas de la grammaire générative de Chomsky dans un tout autre usage des concepts de compétence et de performance mis en œuvre par les pédagogistes français depuis 30 ans, avec le « succès » que l’on sait !).

    Qui ne comprend pas : « Ché bella cum’una castagna, bella fora, macagna dentru » ? inc’a firma Ziu Cagasciuma !

 

La parole -la réalisation singulière d’une langue avec ses plis indéfinis et ses millions de bruissements-, voilà donc bien le sang vigoureux et les nerfs vifs d’un peuple, ce qui peuple et ce que peuple le peuple ; ce qui, dans et par le peuple, lie et discrimine, discrimine et lie, tissant ainsi le partage de ses valeurs dans l’acte où il les prononce, les éprouve, les promeut et les…évalue !

 

Dans notre langue le peuple a déjà dit et nommé certains usages défectueux de la parole,

quand celle-ci se confine dans l’ennui des redites, la complaisance des ressentiments, la

forfanterie des fausses gloires, qui excluent plus qu’elles ne partagent :

 

·        le bavardage qui caquète : a chjcajara,

·        qui colporte ragots et commérages : u puttachju,

·        qui vantardise et fanfaronne : a spaccata

    (soit : les registres de l’enflure, plaisir solitaire de qui est cependant fendu).

 

En y fournissant des remèdes qui retrempent les locuteurs au partage de leur culture :

 

·        là où le vantard expose qu’il est aussi fendu, au cœur de sa bouffissure, il peut être convié au défi de la macagna qui va l’interpeller par sa part pourrie, à quoi il se devra de répondre par une contre-magagne, ainsi reversé au partage commun avec l’éventuelle destination de déplacement et d’improvisation des chjam’i respondi

 

(pourquoi ne pas inventer aujourd’hui le lexique qui ironisera sur les tics de com, qui en dérouterait.. ?)

 

Alors la civilité mnémotechnique et créatrice de la parole, qui redresse ce qui est tordu, promeut une valeur fondamentale de droiture ( incu amicizia diretta), de justesse (immanente, ne se fondant pas sur les instances transcendantes du droit et de la justice : juste une parole, une parole juste !).

 

Ce pourquoi la parole est ce qui se donne pour gage d’engagement dans la symbolique du partage (le sumbolon des Grecs anciens est cette pièce d’argile signée, cuite et rompue dont chaque partie rappelle aux amis séparés leur lien que renouera la réunion à leur retour ou à celui de leur descendance) : on n’échange pas des paroles dans la négligence et l’indifférence du bruit mais je donne ma parole et l’autre la reçoit pour gage qui peut alors me rappeler à ma parole et m’appeler à son côté. La négociation ne forme pas alors le poker menteur du négoce, mais la promotion de la réversibilité équitable, à peine de perdre la face.

 

La parole prend alors toute sa valeur politique de foi jurée, qui s’engage, qui prête et jure serment ( prestatu, ghjuramentu - cf ghjuramentu di Boziu ) : qui engage devant tous une fidélité à l’épreuve ;

 ou qui appelle ( chjama ) à une tâche collective ou à une œuvre d’entraide ( a chjamata ).

 

La parole forme aussi ainsi alors l’immanence, le flux vif du contrat que celui-ci ne peut jamais contracter qu’épisodiquement ; elle peut instituer, jamais elle ne s’institutionnalise, à moins de virer discours d’Etat (et se demander comment notre société segmentaire peut s’accorder au désir d’Etat, sinon à se déculturer, sinon à s’acculturer –cf José Gil, La Corse entre la liberté et la terreur ). Haec rosa, haec salta : c’est ici qu’est la rose, c’est ici qu’il faut sauter !

 

Ce qui dit encore en valeur combien la parole, les paroles incarnées et fusantes peuvent faire corps avec la terre, avec les noms propres du terroir ( les lieux dits, toutes les toponymies qui cimentent pieve e paese ), avec le nomos de la terre, toute une nomenclature obligée qui fait passage obligé, cela même que solde l’amé/déménagement déterritorialisant du territoire à l’encontre de ce qui y nomadise.

 

Parole qui est encore aussi mémoire dans ses portées d’utopies ( de ces non-lieux d’advenir que nous portons en de fiévreux récits qu’écoutaient les enfants ) : celle qui raconte des histoires, qui peuvent bien mêler les gestes mythiques dérisoires avec les anecdotes grandioses, qui n’importent cependant que si elles tissent des intrigues qui détachent de tout fétichisme historique, afin de  vouer à l’avenir d’épreuves joyeuses ( car il faudrait bien avouer que c’est l’Histoire qui est devenue l’opium des peuples, pendant que courent les renards libéraux).

 

                                                                                                                         jcl  .  30/01/2006                                            

 

 

 

 

 

 

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