ROMANS et récits EXTRAITS

 

 

LE NON-LIEU, roman, 1967, Mercure de France ; UN FROID AU CŒUR,  roman, 2001, C.Lacour, réédition Clementine, 2009,  titre "L'EXIL EN SOI." ; UN PETIT COMMERCE DE NUIT, roman, 2003, C.Lacour,  réédition A Fior di Carta, 2015. ; CORSICA CLANDESTINA, roman, 2004, Albiana. ; ISULA BLUES, roman, 2005, Albiana ; NIMU, roman,2006, Albiana ; LE SENTIER LUMINEUX, roman, 2008, Albiana, sous le peudo d'Andria Costa. ; C'EST TOUJOURS LA MEME HISTOIRE, roman, 2010, Clémentine ; L'ULTIMU, roman, 2012, A Fior di Carta ; COMMANDO FLNC , roman, 2013, A Fior di Carta ; BIBLIOS, roman, 2014; A Fior di Carta : SANGUINE, roman, 2014, Albiana ; U FRONTE TURCHINU, roman, 2015, A Fior di Carta ;  ; NATALUCCIU, roman bilingue, 2016, A Fior di Carta ; ENDURO, roman, 2016, A Fior di Carta ; ELLE, récit, 2016, A Fior di Carta.

LE NON-LIEU, récit, 1967, Mercure de France

J’ai des impressions étranges d’un seul coup. Une lente rupture. Je sens que j’ai fini de t’écrire. Et pourtant que de choses ai-je dû oublier? Que de choses essentielles, que de réalités n’ai-je pu redécouvrir, qui m’eussent expliqué cette fièvre qui vient battre en moi à présent que tout semble s’achever.Et puis aussi, tu vois, j’ai l’impression d’avoir fini. De finir tout simplement.Je te disais plus haut que nous reprendrions tout exactement comme autrefois, sauf qu’il n’y aurait plus le silence. A présent, j’ai la sensation que je reprendrai seul, exactement comme autrefois, et qu’il y aura en fait beaucoup plus de silence.Je crois bien même qu’il n’y aura plus que cela.Il ne faut pas pleurer. Je suis toujours sur le point de partir. C’est cela l’absence. Un éternel départ.

                                                                           

L'EXIL EN SOI, roman, 2001 Lacour/ 2009, Clémentine

 

II ne sert à rien d’attendre la mort, surtout quand elle est annoncée, qu’elle ne procède plus des sombres providences, mais de la volonté de ceux dont la vie fermente et prospère sur la négation des autres.C’était ainsi après l’indépendance : des fractions nationalistes reconverties en personnel politique de la bourgeoisie locale, opprimaient le petit peuple.Pour Julien qui, avec d’autres, avait lutté pour une communauté de rêve, l’histoire tournait au cauchemar.Dans cette île désormais innommable, l’exil était en soi.Ce n’est pas par lâcheté que Julien décida de partir. Il voulait finir autrement, dans la mélancolie des voyages où les lieux ne comptent guère, ni ceux qui les habitent  parce que c’est toujours en soi qu’on se promène.

Ainsi irait-il, regardant le jour qui flamboie dans la passion des lumières sur les mirages d’un pays d’ocres et de bleus, de sables, de sels et de ciels.Pour avoir vécu une bonne partie de son enfance à Kairouan, Sousse ou Gabès, il pensa à la Tunisie qu’il n’avait pas revue depuis le temps où elle accéda à l’indépendance. Une bourgeoisie moderne, occidentalisée, gestionnaire et dure avec le peuple, soutenue par les capitaux de l’ancienne puissance coloniale, y prospérait, notamment dans le secteur touristique. Du nord au sud, sur la côte ouest, jusqu’à la limite du désert  et dans l’île de Djerba, on avait construit de somptueux hôtels pour les étrangers.Peut-être aurait-il encore quelques désirs simples : se perdre dans la foule qui déambule aux marchés, retrouver l’odeur des ruelles dont la complexité égare le passant, s’assoupir au silence vibrant des après-midi d’août et se laisser surprendre, vers le soir, par le chant du minaret qui appelle à plus d’humilité encore le peuple innombrable des humbles,  ce qui est bien utile pour maintenir  le monde en l’état. Ainsi irait-il, au pays retrouvé de son enfance, décomposer le temps qui reste dans les jardins confus de la mémoire.

Ce matin-là, il se leva tôt, fit sa toilette avant de déjeuner, puis s’installa face à mer sur la table héritée dont une rallonge grince.Il entreprit d’écrire à Fabienne. Ce fut effectivement une aventure dix fois recommencée. Le papier que la main froisse s’accumulait autour. Il en disait trop ou pas assez. Rien en somme  qui lui parut juste.Le temps des mots était passé.Par jeu, il relut dans un beau désordre ses bouts d’écriture qui donnaient quelque chose comme : «  J’ai décidé de partir à cause des circonstances...  » ou encore « J’aimerais te voir avant de quitter le pays... » ou bien encore «  Je suis un peu las... » etc. Il pensa qu’il y avait quelque chose d’indécent dans les naufrages comme s’il était impossible d’en finir sans qu’un cri ne se noue dans la gorge, que le regard soudain ne se fixe pour capter au monde sa dernière image et qu’une main ne s’écartèle  dans un abîme de lumière.

 Une femme aurait pu lui être utile pour ne pas oublier qu’il était vivant, que le corps avait besoin d’amples nourritures et la tête de pensées étroites pour filer les jours. Il se souvenait du temps passé avec  Lise qui avait le sens pratique et qui disait : « N’oublie pas de changer la bouteille de gaz  -  Vérifie que tu as bien fermé  avant de te coucher  -  La nuit, on ne sait jamais  -  Prends du nescafé au marchand qui passe   -   Ne le manque pas   -  C’est entre midi et deux  -  Surveille la route et veille au temps  -  Prends du sucre aussi, il n’y en a plus  -  Et du beurre allégé pour éviter de casser tes biscottes  -  Ça te met toujours de mauvaise humeur  -  Pour Pâques, si tu veux, on changera le papier peint  -  On louera une machine à vapeur pour décoller l’autre  -  Je sais que tu n’aimes pas tout ce qui touche au décor  -  Ça t’irrite  - Ça te rend nerveux   -  Tu es toujours pressé d’en finir  - Mais cet été, on sera au calme  -  On écoutera les autres passer, parler et rire  -  Mon Dieu !  Septembre déjà  -  Il faut préparer la rentrée de Marie et renouveler l’abonnement au journal  -  C’est vrai qu’on ne le lit guère, mais c’est comme la vie : on ouvre le journal comme on commence un jour nouveau  -  On s’imagine toujours qu’il y aura quelque chose de neuf  - Et là, on ne peut pas faire d’économie. »

C’était les dits de Lise. Ils lui donnaient une raison d’être. La vie en détail, c’est du bonheur en gros.Pouvait-il avouer à Fabienne qu’il avait besoin d’elle, qu’il n’acceptait pas tout à fait l’immense solitude ?Il renonça à l’aveu de cette faiblesse.C’était décidé : Il retournerait seul dans ce pays qui était un peu le sien, dont il ne comprenait pas la langue, mais qui lui parlait malgré tout comme l’enfance à jamais perdue parle le langage simple des émotions.Il irait avec la nostalgie de la mort dans les parfums qui montent des chaussées humides, puis il prendrait l’ancienne avenue coloniale dont la perspective imite celle des Champs Elysées. Elle débouche, en contrebas, sur les bleus superposés du ciel et de la mer. Parvenu jusque là, il descendrait lentement vers le sud, en équilibre précaire sur la frontière mouvante du sable et de l’eau.Il gagne désormais du terrain sur les terres infinies et, sans désemparer, marche au désert.Plus il fait chaud dehors, plus il a froid dedans.Le jour doucement se froisse comme une aile fragile et sur la vitre du soir faiblement éclairée s’étiolent d’obscures caravanes.Julien a des suites de mots pour derniers paysages. Il s’est fermé de l’intérieur. Il a coupé le fil du téléphone. Il n’y a plus personne.  Il est seul. Et il le sait.

 

UN PETIT COMMERCE DE NUIT, roman, 2003, Lacour/ 2015 A Fior di Carta

Je n'ai pas voulu la voir. Il paraît qu'il faut vérifier la mort. Ça facilite le deuil. Au bureau, j'avais rencontré une employée qui aimait toucher les morts. Ça la rassurait.J'ai horreur des formalités. La mise en forme évite d'aller au fond des choses. Modes d'emploi, méthodes, protocoles, processus, planifications, tout s'ordonne, mais déjà tout est écrit. On peut seulement apporter au fatal un peu d'élégance.C'est donc Lise qui téléphone aux pompes funèbres du coin. En ville, la concurrence est rude, mais sans faillite. La mort rapporte gros. Un représentant compassé arrive aussitôt. Il joue bien son rôle.

– Vous avez le choix, madame...

Catalogue imposant en effet. Première page, petits prix, dernière page, trépas et vanités. Comme il s'agit de marchandises et de services, Lise vient me consulter dans la chambre où je me suis réfugié en attendant que ça se passe.Je choisis le minimum. Pierre-Paul et Rose avaient toujours vu la mort simplement. Quand il n'y a plus rien à faire, disaient-ils, c'est indécent d'en faire trop. Pierre-Paul expliquait qu'à la guerre on expédiait les macchabées dans la fosse commune avant même qu'ils ne soient raides.Le type des pompes funèbres a demandé si on voulait faire paraître un avis dans la presse. Lise vient me rapporter la proposition. Je refuse parce qu'on ne connait personne et que personne ne nous connait vraiment. On a beaucoup vécu entre nous. On peut mourir pareil. Comme ça, on ne dérange pas le monde.Pas d'office religieux non plus. Rose n'était pas croyante.Le Docteur Peretti a souhaité nous accompagner pour l'inhumation. On se retrouve au funérarium de l'hôpital. Le cercueil de Rose est posé sur deux tréteaux recouverts d'un drap noir avec des franges argentées. Il est fermé puisque j'ai souhaité ne pas la voir une dernière fois, ma pauvre Rose, rétrécie dans sa mort minuscule comme sa vie le fut. Et tous trois, minuscules aussi, mais debout encore pour un temps incertain, on a suivi le fourgon noir sans fleurs ni couronnes. Rose trouvait ça idiot des fleurs pour les morts. Après, tout se passe très vite. Peut-être parce que je ne remarque rien de spécial ou qu'il n'y a rien de spécial à remarquer, sauf le soleil. Il me semble plus chaud que d'habitude. Lise aussi m'apparait plus belle parmi les tombes qui couvrent à perte de vue le grand cimetière de la ville. Rien à voir avec celui d'Imiza où la mort intime est à portée de rêve. Je l'ai côtoyée, initié par Madeleine, parce que la mort ne s'approche pas sans éducation. On peut vivre n'importe comment, mais partir sans espoir de retour vaut apprentissage. Alors, Madeleine m'avait pris par la main, ombre parmi les ombres sur un chemin lumineux. Lise avait prétendu à un cauchemar. Pourtant, j'ai frôlé un monde où l'on parle avec les morts. C'est pour ça que le soleil me parait plus chaud aujourd'hui et Lise plus belle tandis qu'on descend dans la fosse les restes de Rose. Les restes seulement parce qu'elle s'est mise à chuchoter un peu dans ma tête. Elle me parle du soleil qu'elle ne sent plus et de la beauté de Lise qu'elle ne voit plus.À la sortie du cimetière, on remercie le Docteur Peretti. Il part de son côté et nous du nôtre. Je me dis qu'au fond, c'est du même côté.

 

CORSICA CLANDESTINA, 2004, Albiana

Six mois se sont écoulés. De nouveaux morts embaument la terre et lèvent des peurs et des chagrins dans la mémoire des vivants.Pour Pierrot, il n’y a rien de neuf sous le soleil. Impassible et muet, il polit longuement le comptoir en aluminium anodisé du Bar Damien. Il n’a  pas oublié Polo Mazza, Philippe Dussol, Marc Biazotti et Mamina mais n’en néglige pas pour autant la machinerie de sa propre existence. Il s’applique aux entretiens utiles, se lave soigneusement, se rase de prés, se coiffe, se parfume, se fait beau chaque matin.Pour des raisons de sécurité, il se déplace désormais rarement. Tout le monde est devenu suspect.Les six derniers mois, ont été marqués par une  hécatombe de militants nationalistes. Pierrot n’a pas eu à intervenir. Le jeu macabre était lancé. On se surprenait à décompter les meurtres et même à envisager qu’il y en ait un peu plus que l’année précédente. Comme si le morbide pouvait imprégner la culture et l’âme d’un peuple, comme si la mort facile  était devenue  moyen d’évasion ou de liberté.Pierrot, posément, polit son comptoir, soucieux du seul présent, d’un instant de poussière qui chasse l’autre, inexorablement. À chaque seconde, la totalité de l’être peut  basculer dans l’exquise décomposition. La mort patiente égalise toujours les équations complexes du vivant.D’un geste lent et lourd, presque las, décrivant une série de boucles afin d’absorber la moindre salissure, Pierrot passe et repasse une grande éponge humide sur le comptoir. Il se dit, passant et repassant, que l’instant est fragile, qu’il faut le faire durer ou du moins décompter chaque instant après l’autre, ce presque rien dont l’accumulation monstrueuse fabrique nos destinées.        Pierrot joue son rôle avec la gravité des enfants qui refont le geste mille fois accompli pour exorciser les peurs. Il trempe son éponge plate dans le bac où flottent mollement les verres, les tasses, les soucoupes et les petites cuillères. Tandis qu’il remue avec une sorte de douceur cette vaisselle glauque dans l’évier métallique, on perçoit des sonorités d’abîmes et de cloaques clapotants.Certes, il a songé à investir dans une machine, mais il attendra la belle saison où les touristes affluent pour rentabiliser au plus vite son investissement. Il ne s’engage jamais à la légère. C’est un professionnel. Pas d’émotion. C’est simple, il n’y pense pas. Ni regret, ni remord. Seule importe la tâche du présent. Alors, pour éviter que l’humidité résiduelle ne dépose en s’évaporant des auréoles qui ternissent l’aluminium, il multiplie son geste inlassable, décrit des courbes, accentue par endroit la pression et s’incline enfin pour vérifier aux lumières rasantes, l’efficacité de son travail. Quand il rejette le torchon sur son épaule, c’est que tout est parfait. Alors, du bout des doigts, il ébauche une longue caresse sur la robe d’aluminium dont la douceur provoque une indicible émotion. Il se découvre parfois un peu d’humanité pour les objets lisses, immobiles et froids.

 

ISULA BLUES, 2005, Albiana

 

La main de Florence se glisse, machinale, sous les feuilles mortes qui jonchent le sol immédiat. Elle recherche la fraîcheur de l'humus que les doigts, soudain autonomes, remuent profondément et sous lequel ils demeurent ainsi, immobiles, ensevelis dans l'humidité patiente comme une petite faune curieuse de son propre deuil.La jeune femme imagine qu'elle pourrait rester de longues heures, le corps plaqué à même la terre souple qui lui renvoie dans les reins, le dos, la nuque, de délicates vibrations.  Personne ne l'attendait, elle n'attendait personne. Le jour pourrait passer et une nuit peut être sans que nul ne s'inquiète.D'étranges mosaïques aux motifs ocre sur fond bleuâtre ondulent dans son regard clos. Sous la houle des paupières, elle essaie en vain d'en capter les détails mobiles. Des formes géométriques connues ou inconnues, des scissures fluorescentes, des synapses arborisés, des bouquets de neurones noirs surgissent alternativement, ondoient, s'estompent, basculent et fluctuent comme sous l'effet d'un horlogerie aléatoire.Lorsqu'elle rouvre les yeux, le ciel lui paraît presque blanc. Il y a une multitude de papiers déchirés dans l'entrelacs des branches.Les bruyères alentour se mettent à frissonner. Elle se souvient des histoires que lui racontait le grand père. La bruyère a mauvaise réputation. Le moindre mouvement agite ses rameaux. Elle trahit les présences au coeur du maquis, signale le fugitif ou la course éperdue d'une bête traquée.

 Florence reprend son chemin. Elle évalue la distance qui la sépare de l'extrémité de cette piste fantomatique. Elle en perçoit encore assez bien le tracé dans la trouée de verdure. On dirait un déambulatoire sombre encombré par endroit de ronces aux tentacules bleus et de lierres dont les feuilles vernissées captent la lumière. Elle ne rencontre pas d'obstacles majeurs bien qu'il soit nécessaire d'écarter souvent les branches, parfois même d'en chevaucher ou d'en briser pour forcer le passage.Elle va dans la rumeur grandissante de son pas qui grésille, crisse, craque et crépite, dans le chuintement, le froissement, le frôlement de sa parka, dans le halètement léger qui lui vient aux lèvres, dans cette respiration lourde, presque suffocante, à l'orée de sa délivrance.Plus aucune trace sur le sol désormais. La piste s'est perdue sous les amas de terre végétale mais les arbres s'espacent et montent plus haut dans la quête des lumières. Sous leurs frondaisons denses, les chênes verts ont clairsemé tous les autres végétaux.En contrebas, Florence aperçoit distinctement la mer et la route de corniche au lieu dit « A Scala ». Quelques dizaines de mètres encore dans les bruyères basses qui moutonnent à la lisière du bois et elle serait à découvert sur la roche nue.Tout en cheminant, elle pense à la mer. Elle se souvient des vacances heureuses qu'elle y a vécues enfant, adolescente et adulte parfois. Elle éprouve l’envie de l'eau. Elle voudrait aller un peu plus vite, dévaler les escarpements rocheux de la Scala, traverser la route, survoler les derniers obstacles un peu comme dans les rêves où une étrange lévitation libère le corps et se joue des pesanteurs.Le bleu intense, rafraîchissant, le bleu nostalgique et consolant de la mer est là, à portée de regard, à portée de main, à portée de ce geste qu'elle fait malgré elle comme pour tenter de saisir quelque chose qui soudain lui paraît inaccessible.Le destin s'annonce toujours dans l'insignifiance d'un détail. Pour Florence Lodi, c'est le désir impromptu de cette mer immense et des bleus qui dérivent en berçant les lumières.Lorsque le premier coup de feu claque au-dessus d'elle, elle s'immobilise. Au second, elle n'a qu'un cri, un seul, bref, presque rauque, un cri de bête esseulée dans l'ivresse de la mort.

 

NIMU, 2006, Albiana

Les temples, les églises, les synagogues ou les mosquées  étaient désaffectées depuis longtemps mais on les laissait ouvertes pour que les bêtes en divagation y trouvent un refuge. On ne savait pas à quel principe, à quel commandement ou à quelle coutume, cette mise à disposition faisait  référence. On ne comprenait pas plus la tendance instinctive des troupeaux à occuper les édifices religieux.  Le grand œil planétaire lui-même, qui reflète et recense les vivants et les morts était indifférent à ces phénomènes. À Imiza, une partie du toit de l’église Saint Pantaléon s’était effondrée sans qu’on n’en sût jamais la cause.  Un amas de pierres, de lauzes, de briques, de chaux et de poutrelles forme un tumulus à l’endroit qui sépare le chœur de la nef.  On dirait un îlot surgissant du grand dallage noir et blanc comme d’un lac étrange.  En son centre un figuier sauvage a poussé.  Il monte, fragile,  pour chercher la lumière vers les voûtes éclatées dont le bleu pastel se confond par endroit avec celui du ciel. L’église est constamment éclairée à giorno et, à l’exception de l’emplacement où s’était faite la brusque déchirure, tout le reste est au sec. Au-dessus de la porte d’entrée largement ouverte, un balcon étroit court à mi-hauteur. Il porte encore les fragments d’un orgue dont les tubes délivrent parfois quelques notes épuisées au passage des courants d’air. Un escalier en colimaçon dont une partie de la rampe flotte entre ciel et terre permet d’y accéder. L’orgue avait été remis à neuf par un vieil homme d’Imiza qui savait tout faire. Ancien navigateur, mécanicien génial, fou parfois de trop d’intelligence, ne supportant pas l’imperfection, détruisant ses propres œuvres pour faire toujours mieux, il avait si bien restauré l’instrument que les sonorités nouvelles étaient  plus belles que les anciennes. Aujourd’hui, longtemps après, les flûtes géantes jouent encore avec le vent dans les nuits de solitude. L’île est peuplée de morts. Chaque pas accompagne le pas des cohortes innombrables qui ont durci la terre des sentiers pour la rendre à jamais stérile. Le maquis se referme sur ces veines silencieuses comme sur autant de labyrinthes qui appellent peut-être des passages à venir, des quêtes et des enquêtes. Ainsi soit-il.

 

LE SENTIER LUMINEUX, 2008, Albiana

En cette nuit de pleine lune, parcourant un sentier de crête, son regard portant à gauche sur les eaux scintillantes de la Tyrrhénienne et à droite sur celles du  golfe de Saint Florent, Samuel mesurait l’effet dérivant, amplificateur et multiplicateur de cette « pensée de Jade ».  Du simple point d’impact qu’elle avait fait un jour dans sa mémoire, résultaient des ondes grandissantes  qui submergeaient le réel. La « pensée de Jade » prenait la forme d’une sorte de bienveillance pour l’univers entier, dans sa merveille et son horreur, dans ses vies minuscules et ses morts absolues,  dans l’organique éphémère et le minéral captif, dans l’énergie volatile et la fixité compacte. Plus rien désormais qui ne fût empreint de cette « pensée de Jade ». Elle médiatisait le monde dans le regard, les sensations, les sentiments et la raison de Samuel. Sans elle, plus de logique ou d’imaginaire, plus d’intelligence même ni d’émotion. Elle était l’alpha et l’oméga,  ce par quoi tout était advenu dans un paysage de désolation pour y porter les clartés d’un jour à jamais naissant.   Et cependant, sur le long chemin des crêtes, Samuel redécouvrait l’itinéraire et le théâtre qui avaient été celui de sa vie avant sa rencontre avec Jade.  Dans la nuit laiteuse surgissait par intermittence des images que ce qui fut autrefois et le parasitage s’accentuait au fur et mesure du cheminement. Comme l’écume prend la forme d’une dentelle déchirée quand la mer s’apaise, la « pensée de Jade » se dissipait, engloutie dans les grands trous de la mémoire. Alors, Samuel serrait un peu plus fort contre lui le petit recueil qu’il avait glissé dans la poche intérieure de son blouson, avec l’espoir confus que l’écriture, du moins, porterait longtemps encore la « pensée de Jade ».

Samuel s’était assis à même le sol, adossé à la paroi rocheuse qui s’élève d’une bonne vingtaine de mètres au-dessus de la source. Il avait ramené ses genoux contre sa poitrine et les enserrait des deux bras. Il demeura ainsi de longues heures, la nuque ployée, le regard fermé, laissant filer une suite invraisemblable d’images et de pensées. La nuit était fraîche, et pourtant, une chaleur inhabituelle irradiait du plus obscur de son corps jusque dans sa tête. Le regard de Jade, noyé  de tendresse, tel qu’il l’avait découvert dans leur première nuit d’amour, ressurgissait au décombre des souvenirs selon des fréquences de plus en plus hautes, emplissant sa mémoire, s’accordant au tempo du rythme cardiaque. Il n’y avait qu’elle, il n’y avait plus qu’elle qui faisait sens et sensation, qui se laissait envahir pour le libérer de son désespoir et le mettre au monde dans un autre monde.  Les senteurs et les bruits de l’humide le pénétraient partout : à ses narines, l’acidité des fougères ; à ses lèvres,  les mousses imbibées ; à ses oreilles, le ruisselet fragile qui tinte comme un trésor ; sur sa peau, les fraîcheurs métalliques qui  palpitent au sol ; à son regard fermé,  l’opacité des limbes dans les entrailles de la terre où s’accomplit le miracle de l’eau. Ainsi se laissait-il aller, sachant bien qu’il ne pourrait jamais aller que vers elle, ressusciter et revivre en elle, par elle,  n’être plus qu’un destin accompli par ce retour vertigineux sur soi.

Aux premières lueurs du jour, il se déplia lentement, alla déposer sur la margelle du petit bassin, le recueil d’aquarelles et de poésies et entreprit d’escalader la paroi rocheuse, calmement,  comme quelqu’un qui sait ce qu’il cherche et où il va. En moins d’un quart d’heure, il découvrit parmi toutes les cavités celle qui se prolonge en galerie. Il y pénétra à l’instant même où le soleil pointait exactement du côté du Pinzu a Vergine. Le temps que dura son cheminement, nul ne le sait et lui-même n’en eut pas conscience. Mais sa longue  progression dans la galerie  paraissait s’accorder à la course du soleil. L’affrontement de la lumière et des ténèbres produisait une clarté diffuse, comme un jour qui advient mais qui hésite, comme une aube à jamais...

 

C'EST TOUJOURS LA MEME HISTOIRE, roman, 2010, Clémentine

L’amour de l’un pour l’autre est un absolu.Une expérience indépassable.Une ligne d’horizon qu’on rêve d’atteindre.

LIGNE D’HORIZON

Elle court. Elle court. Sait-elle vraiment où ? Mais courir, courir. Ne pas s’arrêter si possible. Ou faire semblant. Une halte ici ou là. C’était où, exactement ? Je ne sais pas,  je ne sais plus. Qui se souvient des jours ?  Je cours tout le temps. Un magasin peut-être, ou la poste, ou la gare pour aller à Paris. J’y vais  pourquoi à Paris ? Elle chausse parfois ses rollers. Elle est experte. Elle est encore jeune. Elle se sent jeune. Elle n’a pas vraiment vécu. C’est peut-être à force de passer. De courir. De ne jamais s’arrêter. Le jour où tu t’arrêtes, tu te regardes dans une glace et tu ne te reconnais pas. Elle file sur les trottoirs, traverse la chaussée. Elle est légère. Cheveux au vent. Une tignasse un peu raide à vrai dire. Juste un coup de brosse le matin. Elle démêle. Ça tire un peu. Tête penchée. Grimace. Mais c’est pratique quand même. Elle ne va jamais chez le coiffeur. Elle fait elle-même ses teintures. C’est récent. Juste pour les cheveux blancs. Elle est encore jeune. Encore belle. Et elle fait du roller. Je n’arrive même pas à t’imaginer, dit-il, quand elle l’appelle et lui raconte. Imaginer quoi ? Que tu circules en roller. Il n’en revient pas. Il n’est pas vraiment de ce monde. Par ici, on fait souvent du roller. Là, tu exagères un peu... Non ! Disons que beaucoup en font. Mais seulement dans ton quartier... Non ! C’est pas cher le roller. On peut en faire partout.

Jade prend aussi son vélo, parfois, pour aller au parc. C’est à trois kilomètres. De loin, Samuel la voit comme ça. Elle arpente le monde. Constamment. Mais ça sert à quoi ?  Lui dit-il. Elle ne sait que répondre. Un besoin de locomotion. Instinctif. Automatique. Dès qu’on se tient debout, qu’on trouve son équilibre, on se projette dans l’espace. On le dévore. Le temps se met aussi de la partie. Il joue contre nous, explique Samuel. Peut-être parce qu’il a dix ans de plus qu’elle. Qu’elle fait du roller et lui pas. Je n’ai jamais tenu sur des patins à roulettes. Je dois avoir des racines. Ça ne se promène pas les racines. Sauf en profondeur. Lentement.  Une vie géologique en somme. Végétative, répond-elle dans un rire éclatant. Moi je préfère la géographie, les voyages, d’ailleurs... Je sais, dit-il, je sais. Ton mari te promène partout. A Prague, à New-York, dans les oasis du sud Tunisien.  Et vous allez où aux prochaines vacances ? Elle ne répond pas. Elle n’est plus sûre de rien. Ça ne va plus très bien avec Pierre. Elle a pris doucement ses distances. Il en souffre. Elle ne  s’y résigne pas. N’accepte pas cette souffrance. J’aurais voulu partir mille fois, dit-elle. Mais quel bonheur possible sur le malheur des autres ?  Là, Je n’ai plus le temps… J’ai un cours. À quelle heure ton cours ? Dans dix minutes. J’y vais. Je te laisse. Je te rappelle. Elle raccroche. Déclic. Il raccroche après elle. Jade file à son rendez-vous. Ce soir, c’est une gamine de quinze ans qui ne comprend pas les maths. Surtout leur utilité. Ça sert à quoi madame ? Tu sais, on peut poser la question pour tout. Ne te décourage pas. Mettons-nous au travail. C’est quoi ton problème aujourd’hui ?

La ligne d’horizon est un trompe-l’œil. Elle ouvre toujours sur d’autres horizons. Elle devient ligne de fuite. Alors, d’urgence, on anticipe les départs.

LIGNE DE FUITE

Samuel a rompu le pacte social. La loi  des multitudes. II est parti. Seul. Il gît désormais dans l’étroit refuge, près de la plage. Des vagues lancinantes, sombres et lancinantes,  déposent des îles en morceaux. Des paroles émiettées. Des algues rousses. Ses mains reposent dans la pénombre accentuée. Mains mutiques, nervurées aux actes innombrables. Doigts dénoués de caresses sans retour. Il extrait de sa poche une photographie. Echelles  dressées sur un chantier en cours. Tenue de travail. Auprès de lui, une femme encore jeune. Sourire pâle. Robe noire et dentelles.  Jade à jamais immobile dans un bonheur scénarisé. Image de l’un dans le miroir de l’autre. La vie vire, virtuelle,  sous  la sarabande des mots, des rires, des silences. De grands déserts s’installent aux sables éblouis. Et l’on prend peur de l’autre. Et  l’on prend peur de soi. Un je-ne-sais-quoi fait l’horreur des instantanés où le regard se glace. Où se dissipe le cliché des romances à quatre sous. Samuel ne remet pas la photo dans sa poche. Il la dépose au sol avec une étrange douceur et prend un peu de recul.

 

L'ULTIMU, roman, 2012, A Fior di Carta

De ce pays où le soleil s’évade, il ne nous reste rien d’autre que la masse monstrueuse des mémoires accumulées. Mais de quoi se souvient-on encore qui donne seulement envie de vivre  même si, fluides, obscures, totalitaires, les machineries du corps nous ramènent à elles, tracent le chemin de nos aventures et nous invitent aux plaisirs minuscules de leur restauration ? Heure des repas, des repos, des couches à faire et à défaire, des vaisselles qui tintent dans l’évier de métal… Obsession des recommencements, matin, midi et soir, il y a dans un jour le temps d’une vie et, dans une vie, la somme des habitudes où se consume chaque jour. Comme l’enfant refait obstinément le jeu, on remet mille fois sur l’ouvrage le métier de vivre afin que l’ancien donne l’illusion du neuf. Il a suffi d’un mot aux origines, pour que tous les discours s’ensuivent, les silences et les actes. Mais encore faut-il écrire ce qui est nommé pour faire de l’existant. C’est l’écriture qui témoigne du verbe. Et l’écriture est humaine.

Ce que j’ai recueilli sur le papier fragile dans les boites d’archives qui sont désormais en ta possession, c’est la trace de tous ceux que le monde du langage a apprivoisés. Tu les reconnaîtras dans la clairière où les humains se rassemblent et rapetissent parce qu’ils ne savent pas se dépasser autrement que dans les formes convenues de l’histoire qu’ils se racontent. Il y a des lâches et des héros, des timorés et des téméraires, des indifférents et des passionnés, mais ces postures ne sont pas aussi contradictoires qu’on veut bien le dire. Elles sont incluses dans le sens unique d’un discours légendaire qui passe les générations et les siècles.  Elles sont le fruit de cultures mimétiques qui s’affrontent dans la violence et parfois dans l’horreur au seul motif de leurs différences infimes. Les hommes organisent leur propre éducation dans la subtilité des nuances culturelles et la brutalité de leurs croyances absolues. Ce sont les écritures qui les domestiquent et les dressent les uns contre les autres, non pas comme des loups mais comme des chiens. Les livres, tous les livres, font de l’amitié et donc aussi de l’inimitié, du consensus et des guerres, de l’être et du néant. Tout est écrit, mais ce brouillon anonyme donne à la vie un goût de cendre. On voit partout, depuis toujours, s’agiter dans la fureur les foules mugissantes, les héros d’opérettes et les maîtres cyniques. De tout temps, les peuples s’exaltent et s’illusionnent. Et nous, sur cette île, qu’avons-nous fait d’autre que fantasmer une histoire incertaine?  Parures de gloire, les mots habillaient des actes insignifiants… Gloria a te ! Lisait-on sur les routes, les parapets, les façades, les ponts…  C’est au nom de ces méprises qu’on s’est livré aux rites sacrificiels comme s’il fallait, pour justification, ajouter le sacre de la mort à nos littératures. Des hommes de chair et de sang, on a fait des statues de pierre au regard aveugle. On les a réduits au silence sourd des matières.  Ils étaient la vérité, ils ne sont plus que la mort.

 

COMMANDO FLNC, roman,2013, A Fior di Carta

Tous les assassinats faisaient indifféremment la une de l'unique quotidien local. Corse-matin était assuré chaque fois d'un supplément de tirage et comme cela se produisait une vingtaine de fois par an, le fait divers tragique était en quelque sorte une façon d'assurer l'équilibre de la trésorerie. La photo de la victime accompagnait, sur cinq colonnes, un titre en lettres capitales exagérément grossies : "Guet-apens à Petracurbara". Un chapeau d'accroche précédait l'article : "Les tueurs n'ont laissé aucune chance au militant indépendantiste Jean-Martin Filippi."

Paul Monti avait appris la nouvelle assez tard puisqu'il prenait seulement les informations de Corsica Sera à dix-neuf heures. Il avait écouté les commentaires de Jean Allegrini, spécialiste des questions relatives au nationalisme. L'homme en connaissait un rayon pour avoir été longtemps un pourvoyeur d'articles au vitriol dans le journal indépendantiste U Ribombu. Il y dénonçait avec un certain talent le colonialisme français avant qu'un poste ne lui soit offert à France 3 Corse où il coulait depuis des jours heureux, analysant en père tranquille les heurts et malheurs de ses anciens compagnons de lutte. Paul Monti n'avait pas beaucoup de respect pour tous les arrivistes qui échangeaient à bon compte leur engagement patriotique pour une carrière dans la fonction publique de "L'Etat français". Il écouta néanmoins le commentateur qui évoqua plusieurs pistes possibles pour essayer de comprendre ce nouvel assassinat.  Affaire privée et passionnelle ? Reprise d'un affrontements entre nationalistes comme dans les moments les plus sombres du milieu des années quatre-vingt dix ? Rivalité économique puisque la victime s'occupait depuis peu de promotion immobilière ?

Après les commentaires, il y eut les habituelles réaction indignées des groupes et personnalités politiques.  Jean Mathieu Tagliamonti monta au créneau pour rendre hommage au militant exemplaire de la cause nationale, homme de courage et de conviction qui œuvrait pour le développe-ment  économique de son île avec la société "Femu in Corsica"

Paul Monti en savait assez. L'avenir devenait prévisible. Il pensa que dans quelques jours, les troupes résiduelles du FLNC annonceraient dans une conférence de presse grandiloquente leur volonté de ne pas laisser impuni l'assassinat de Jean Martin Filippi. Il pensa que leur menace serait mise à exécution, mais que leur impuissance à cibler les têtes les conduirait à liquider un quelconque sous fifre local  lié à Carlu Verdi et aux Targettes. Il pensa que le mouvement national toute tendances confondues oublierait rapidement cette affaire pour continuer à œuvrer dans les institutions françaises. Il pensa que Petru Santu Paoli devait se ronger les sangs dans sa prison continentale et qu'il ferait tout pour y rester le plus longtemps possible parce que ça  lui assurait une réelle protection. Il pensa que s'en était fini du peuple corse même si personne n'entendait sonner le glas et que les artistes prospéraient sur cette fin de monde

BIBLIOS, roman, 2014; A Fior di Carta

Du temps où il restait encore du monde au monde, où l’on répugnait à vivre et à mourir seul, on assistait les êtres avant leur naissance et jusqu’après leur mort, du micro cosmos échographique au cadavre fardé dans sa boîte à oubli. Depuis, les institutions médicales s’étaient raréfiées. Quelques proches, quand il en restait, entouraient l'accroupi. Et l’écume des mots accompagnait le silence des lentes agonies. Dans la mort immédiate, les paroles dérivent encore comme les lueurs entoptiques sous les paupières qu’une main charitable a fermées. Puis, les pensées s’évadent dans un beau désordre tandis qu'en soi s'installent les hivers.  Les accroupis laissaient la nuit descendre comme un breuvage écœurant dans la bouche, la gorge et l’abîme acide des organes. C’est ainsi désormais qu’il convenait de quitter le monde, dans la discrétion, les civilités et la pudeur.  L’horizon des temps devenait perceptible. L’époque des communications de masse était révolue. De grands silences, des murmures inaudibles, d’imperceptibles chuchotis et, parfois, des cris épouvantables l'avaient précédée.

Pour savoir ce qui était utile à l'histoire, on faisait confiance aux auteurs. Mais ces êtres invérifiables avaient pris de la distance. Ils intervenaient sous forme de commandements à l’adresse des peuples, populations et individus reproductibles auxquels il était enjoint d’assumer modérément cette fonction et de nettoyer les lieux publics de ses conséquences ultimes. Ainsi était-il devenu habituel de découvrir des gens fermés sur eux-mêmes, clos comme des huîtres, impossibles d’ailleurs à déplier tant leur crâne était plongé entre leur bras, tant leurs bras étaient noués autour de leurs jambes, tant la mort avait raidi leur nuque et leurs membres, interdisant que l’on puisse revoir leur visage. Ils prenaient la forme d’une poire, exagérément alourdis aux fesses comme si tous les organes, les lymphes et les sucs y étaient descendus. Des médications spéciales prises au commencement de l’agonie évitaient les signes de décomposition apparents. La peau devenait mate et cuivrée, presque sèche, comme un cuir neuf, en sorte que les cadavres récents avaient des allures de momies millénaires. Une étrange odeur de lilas s’en dégageait. Ces personnages légers que l’on appelait les morts étaient donc prêts à mettre en sac et à déposer dans les décharges ou autres lieux réservés à cet effet bien que chacun gardât la liberté de mettre où bon lui semble tous les morts rencontrés. Seul l’ensachage demeurait une obligation que  chacun respectait comme une ultime croyance.  On distribuait le sac gratuitement aux peuples, populations, tribus, familles, groupes et individus isolés susceptibles de passer là où les hommes s’accroupissent pour le grand voyage. Dans les campagnes cependant, il n’était pas rare que les gens disparaissent sans laisser de trace parce qu’il y avait une infinité de lieux secrets et surtout parce que l’absence des uns aux autres était devenue telle que plus personne ne recherchait personne. Les vivants s’évitaient et, à plus forte raison, évitaient les morts.

 

SANGUINE, roman, 2014, Albiana

 

Quand elle vient, elle me fait la fête. Elle sort le grand jeu. Elle est experte en amour. Avec son sparring-partner conjugal, elle a perfectionné toutes les acrobaties. Rien qu'à la voir, on ne lui résiste pas. D'ailleurs, quand elle arrive, elle prend juste le temps de m'embrasser. Elle se déshabille très vite. Elle garde seulement ses chaussures à talons hauts. Elle exige que je reste à distance, toujours vêtu, assis dans un des deux fau-teuils cabriolet du salon. Elle prend place dans l'autre, à deux mètres, en face de moi. Elle se tient bien droite, un peu cambrée, la poitrine dégagée, les avant-bras posés négli-gemment sur les accoudoirs galbés qui l'enveloppent dans un écrin. Les seins lourds, comme suspendus par un soutien-gorge invisible, pointent haut. De temps à autre, elle décroise et croise les jambes dévoilant la toison dense du pubis. Elle a un léger sourire et un regard de sphinx. Elle guette mes réactions pour prendre la mesure de sa puissance attractive. J'en suis réduit au silence face à l'énigme de son corps, vaincu d'avance, incapable d'apporter d'autre réponse qu'une soumission au désir qui me submerge. Quand elle juge que je suis proche de la capitulation, elle donne le coup de grâce. Elle ouvre largement les cuisses, mime du bout des doigts une masturbation légère, puis sans un mot, me fait signe d'approcher. Debout devant elle, je n'ai toujours pas le droit de la toucher. C'est elle qui avance la main pour prendre possession de la protubérance qui couve sous ma braguette. Elle reste ainsi silencieuse une longue minute remuant légèrement les phalanges dans une palpation clinique pour s'assurer de l'amplitude de mon désir. Puis, elle remonte vers la ceinture, non pas pour l'ouvrir, mais pour la tirer doucement dans sa direction. Je dois alors m'incliner vers elle, poser mes lèvres sur son front, puis lentement, très lentement, les laisser courir sur son visage, sans jamais prendre sa bouche, juste, tout juste, la commissure des lèvres. Descendre ensuite jusqu'à son cou, remonter à ses oreilles, m'attarder sur la nuque, tandis que mes mains épousent ses épaules, dessinent les bras, se recentrent sur les seins dont les tétons durcis appellent la succion. Je m'y applique avec délice, passant de l'un à l'autre, nourrisson insatiable du fruit ambigu de la chair maternelle. Par moment, elle se cambre à l'extrême, puis relâche la tension, livrant comme une offrande l'intime de son corps, un fruit gorgé dont le suc affleure. Alors, elle pose ses mains sur mes épaules. C'est le signal rituel de la génuflexion. Je m'exécute. Je ne pense plus à rien. J'ai de l'ouate plein la tête. Mon visage est désormais à hauteur de son ventre. Sa main se perd dans mes cheveux. Elle exerce une pression légère pour m'inviter à chercher dans la toison dense du pubis, la perle rose qui surgit sous ma langue. Je m'enivre doucement de son odeur. La caresse intime lui arrache des gémissements, des soupirs, un léger râle parfois jusqu'au cri libéré de la jouissance.

J'étais tout à elle, elle est à présent toute à moi. Elle se retourne, s'agenouille sur le fauteuil cabriolet, bras repliés sur le contour, exagérément tendue, reins creusés, lèvres fendues, turgescentes, offertes sans réserve à mon vertige. Je la pénètre lentement, contenant ma violence comme pour ménager une part d'incertitude dans l'assouvissement du désir. Accoutumée au rituel, elle tourne vers moi son visage, me l'offre de profil, la bouche légèrement entrouverte, haletante, le regard noir effarouché — crainte archaïque ? — et qui pourtant semble implorer l'accomplissement de la copulation. Un séisme blanc me libère, mais elle me supplie de rester. Elle est sensible à la lenteur organique qui ramène les corps à l'état initial de leur solitude. Tu comprends, dit-elle, c'est chaque fois comme une mise au monde. Bref, elle accouche en douceur de mon sexe pantelant avant de se précipiter aux toilettes pour vidanger le sien. Rêveuse et maternelle, Nathalie n'en est pas moins réaliste et ménagère. Ce jour-là, je me suis dit que moi aussi j'avais du ménage à faire.

 

U FRONTE TURCHINU, roman,  2015, A Fior di Carta

On en profite pour se retrouver au Turchinu. C'est le bar de Jean-Jacques, le frère de Xavier, au bout la rue Émile Sari. Là, on est entre supporters et surtout entre Corses. Pour y aller, je suis obligé de passer devant le Marrakech à deux pas de la Poste centrale. C'est plein d'Arabes. On dirait qu'ils se donnent tous rendez-vous dans ce bar (…). Je pourrais éviter le Marrakech, mais il faudrait faire un détour par le boulevard Graziani. André me dit qu'il n'y a aucune raison que je ne passe pas devant la racaille. Ils ne sont pas chez eux. S'ils bronchent, on saura quoi faire. Pour l'instant, ils sont calmes, mais avec les derniers évènements ils risquent de s'agiter. Au Turchinu, on parle surtout du  Sporting et de la finale du 11 avril au stade de France, mais depuis le massacre du 7 janvier à Paris, on parle aussi des Arabes parce qu'y en a de plus en plus. On garde un œil sur eux. Il faut être vigilant. C'est comme en défense. Parfois on perd des matchs, parce que la ligne arrière s'endort un peu. Avec ces cocos, il faut être toujours sur nos gardes.

Depuis que les Arabes en prennent à leur aise avec nos coutumes, André dit qu'il faut revenir à nos traditions. C'est toujours lui qui met le sujet sur la table quand on se réunit au Turchinu. Jean-Jacques, le patron, n'est pas le dernier à donner son avis. De la racaille chez moi, j'en veux pas, qu'il dit. Ici, c'est pas la peine de mettre un écriteau. On « fait savoir ». Et les Arabes, ils savent que le Turchinu c'est pas pour eux. On est bien entre nous. On aime notre pays, notre ville et le Sporting. Et notre religion, qu'il dit André. Il est mécanicien dans un garage Renault de Lupinu, mais question religion il s'y entend comme s'il avait fait des études au séminaire. Il dit que notre hymne national est un hymne à la Vierge Marie. C'est vrai qu'on le chante au stade quand on gagne et même quand on perd pour se consoler un peu.

 

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NATALUCCIU, roman bilingue, 2016, A Fior di Carta

Ci n'era unu in Imiza chi si tinia sempre in margine.

L'altri dicianu quellu era frole di mente.

Paria quella sia a confusione indi u cerbelleu di Francescu Marie Carlotti, dettu "Natalucciu".

Quantunque, nimu un salvia cume ellu a memoria di u paese e di a gente

Anziunu cantuneru, cunniscia u paese cume e so stacce ch'avia lacciatu dapertuttu e tracce di u so travagliu.

S'ellu un savia micca leghje e scrive, ricupiva qualchi volte nanta picculi libretti, parulle ch'ellu un cuncipiva micca.

Invece, lasciava e parulle andassine di a so bocca e cusi appupulava solu,  indi i ghjorni infiniscevuli, u silenziu allughjatu in core di i paisoli.

Ghje ellu, a a so manera, chi cummintò l'intrunizazione di u merre novu davanti un rochju di testimoni scurdarini.

Basta di porghje l’arechja, d'esse attentu a u ruminicciu di e petre nant'a e viottule, a l'aggrunchjulì  di l'erba indi i fussetti, a i ventulelli crescendi di u mare e chi parlanu in sicretu indi i frundami  scumbuglosi,  per sente, oghje dinò, à mezu a e ruvine d'Imiza, a voce di Natalucciu mischjata a pezzu a u cantu spussatu di quelli lochi sbandunati di razi e di scarsa.

 

Un habitant dIimiza s’était toujours tenu en marge.

Les autres prétendaient qu’il souffrait de confusion mentale.

Le désordre semblait régner dans la tête de François Marie Carlotti dit « Natalucciu ».

Pourtant, nul ne gardait mieux que lui la mémoire du pays et des gens.

Ancien cantonnier, il connaissait le village comme sa poche pour y avoir inscrit partout la trace de son labeur.

S’il ne savait ni lire ni écrire, il recopiait parfois, sur de petits carnets, des mots qu’il ne comprenait pas.

Par contre, il laissait les paroles filer de sa bouche au point qu’il peuplait à lui seul, dans les jours interminables, le silence logé au cœur des hameaux.

C’est lui, mais à sa manière, qui commenta l’intronisation du nouveau maire devant une poignée de témoins oublieux. 

Pourvu que l’on prête l’oreille, que l’on soit attentif au remuement des pierres sur les chemins, au froissement des herbes dans les fossés, aux brises légères qui montent de la mer et délivrent doucement les secrets dans le tumulte des frondaisons, on entend, aujourd’hui encore, parmi les ruines d’Imiza, la voix de Natalucciu mêlée par bribes au chant épuisé de ce désert de rocs et de landes.

 

ENDURO, roman, 2016, A Fior di Carta

Tout avait commencé à la cantine au moment où les demi-pensionnaires s'installaient à table. Partout Hicham était rejeté. Monsieur Paolacci, le surveillant, avait observé le manège. Il était intervenu pour le placer à une table incomplète où se trouvaient des élèves de troisième.

(…) Antoine, fils de Tagliamonti, le garagiste bien connu dans tout le canton, aurait déclaré que c'était une chance parce qu'il n'y avait ni pâté ni charcuterie.

– Toi l'arabacciu, tu ne manges pas ce qu'il y a de meilleur chez nous !

Penché sur son assiette, Hicham n'avait pas répondu. Alors, Tony, le fils du berger Paccioni, avait enchainé :

– Chez nous quand on te parle, tu dois répondre. Tu comprends ça ?

Hicham avait hoché la tête en signe d'approbation.

– Alors, réponds, avait insisté l'autre.

– Non, j'en mange pas, avait dit Hicham en replongeant dans son assiette.

C'est là que Orsu, le fils des matériaux Panzani, était intervenu.

– Cette viande-là, c'est celle de notre terre, ou tu l'aimes ou tu te casses. 

(…) L'affaire avait pris une autre tournure à l'arrivée des externes et, parmi eux, le fils du boucher charcutier de Luri, Paul Canarelli, un adolescent un peu lourd, mais de grande taille. Ses camarades l'appellent Polo. Ceux qui avaient pris Hicham à partie se précipitèrent à sa rencontre et lui parlèrent en secret. Aussitôt achevé le conciliabule (selon le témoignage de Monsieur Paolacci qui assista de loin à la scène avant d'intervenir), Polo s'était approché en se dandinant de ce pauvre Hicham, réfugié au coin d'un mur. D'après le rapport du surveillant, Polo lui aurait reproché de ne pas manger de charcuterie en ajoutant que si tout le monde faisait comme lui, ça ruinerait son père.

– Alors, avant qu'il y en ait plein de ta race sur notre terre, je vais te régler ton compte !

Après quoi, il avait fait mine de partir en amorçant un demi-tour, mais c'était pour mieux prendre son élan et frapper du poing la bouche d'Hicham avec une violence inouïe.

(…) Nous n'avons pas réagi quand il était encore temps. Tout a commencé avec l'exécution de Mohamed Sara Sgatni et Hassan Saari le 2 janvier 1986. Le FLNC avait prétexté la lutte contre le trafic de drogue. C'était en fait la première expression violente du nationalisme idéologique plaqué sur la lutte de libération nationale par des chefs issus des rangs de l'extrême droite française. J'étais consterné. Je m'en voulais de n'avoir pu empêcher que l'organisation clandestine fût récupérée et détournée des objectifs libérateurs annoncés dans le manifeste du 5 mai 1976. Il n'y avait pas une once de racisme chez les fondateurs du FLNC qui avaient écarté le slogan IFF (I Francesi Fora) au profit de AFF (A Francia Fora) pour désigner l'État plutôt que le peuple français.

Le crime raciste originel destiné à récupérer des électeurs du Front National précéda d'autres dérives sanglantes. Tu avais vingt-trois ans quand des chefs fascistes du  FLNC commandèrent l'assassinat d'un militant qui n'acceptait pas leur alliance avec le patronat. Robert Sozzi, oui… Tu n'as pas oublié son nom. Personne ne devrait l'oublier.

Le mouvement national avait sombré dans l'affairisme et les collusions mafieuses. Les patrons avaient fait allégeance à telle ou telle faction. Sébastien di Casta avait choisi de se rapprocher de Petru Cantarelli dit « Canta » le leader incontesté de la fraction « politico-historique ».

 

ELLE, récit, 2016 A Fior di Carta

À l'infirmière qui lui faisait remarquer, suite à son brutal amaigrissement, qu'elle avait désormais une taille de mannequin, elle avait répondu :

« Oui, mais c'est pour défiler dans l'autre monde ! »

Elle a le sens des formules. Elle expulse les mots qui se pressent aux lèvres. Son débit est rapide, presque violent malgré « le mal » comme elle dit. « Le mal » est innommable à cause de la terreur qu'il inspire. Les formules l'aident exorciser la réalité, à percevoir le monde sous la légèreté des mots, à s'extraire du poids pesant d'un corps si souvent absenté dans l'infinité des actes quotidiens. On ne perd jamais l'habitude d'être. Dans l'extrême lassitude ou la souffrance indicible, un soupçon d'espoir trouve encore sa source.

Je ne sais pas comment nous nous sommes aimés, car cela est aussi complexe que la mort et si proche, si intimement lié, que la pensée s'y perd. Par contre, je sais ma peine à la voir s'affaiblir si vite, elle qui fut toujours très active, même si l'angoisse pointait sous son énergie bouleversante. La vie prend force dans son contraire absolu, dans le sentiment tragique de sa fragilité extrême.

Elle parlait beaucoup comme si les mots pouvaient guérir du monde. Contrainte à se taire bientôt, j'imagine que des torrents de pensées l'envahissent, des flots de rumeurs sourdes éclaboussés d'images qui se pressent et se chevauchent, claquant l'une après l'autre les portes de son existence. Elle continue de se parler à elle-même et doit trouver cela injuste. Les mots sont faits pour qu'on les donne, pour témoigner du vivant et du désir irrépressible de s'éterniser. Les mots que l'on garde deviennent très vite une détestable leçon de mort. Ils annoncent l'absolue solitude, celle où le soliloque finit par se perdre, où l'on ne répond plus de soi.