Alice était égarée dans sa lande où cheminent encore, imperceptibles mais évidents, des insectes rageurs. Les noms propres commençaient à lui faire défaut. Sans doute en restait-il partout tapis çà et là sous les herbes dormantes, gravés dans le marbre et d’obsidienne, dissimulés sous la patience des ronces bleues ou abrités dans ces tombeaux flamboyants autour desquels veillent de grands cyprès. Des chats huants y nichent, pâles et impavides dans leurs ailes de soie. À la nuit tombée, leur souffle imite à merveille la respiration lente des dormeurs de fond.
Alice éprouvait encore le besoin d’appeler Polo. Elle le cherchait depuis des heures, de jours et des nuits peut-être. Une éternité.
Il était sorti comme d’habitude. Elle n’avait rien remarqué. Il ne lui avait rien dit. D’ailleurs ils ne se disaient jamais rien. Mais ça lui allait. C’était bien.
Elle hurlait son nom. C’était un grand cri inaudible, bloqué par l’extraordinaire silence qui partout, patiemment, s’était déposé, amortissant les chocs, les souffles, les rythmes que la montagne féconde, ses sources mélancoliques et ses ruisseaux incisifs dont l’argent vif serpente et se perd dans les failles étroites. Les paroles de même allaient à leur silence comme les hurlements, les plaintes, les chuchotis, les mots perdus, éperdus où se tapissent les blessures, les mots de l’intérieur que la bouche reprend comme une vaine nourriture, la ravalant sans cesse dans le cercle du silence où la mort prépare ses évasions.
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L’intérieur se réduisait à deux grandes pièces situées l’une au-dessus de l’autre et communiquant par une échelle meunière.
Avant qu’Alice et Polo n’y résident, la maison avait été longtemps désertée, comme tant d’autres ici qui n’appellent plus personne. Seuls les mystères du vent s’enroulent encore dans les ombres closes des demeures abandonnées. Des poussières extrêmes y ondoient, si légères qu’elles hésitent toujours entre le repos infini et le ballet nocturne.
Alice et Polo avaient presque tout trouvé sur place en matière d’ameublement bien que le mot fut un peu fort. Il y avait notamment quatre chaises paillées au dossier formé de barreaux raides. On avait scié les pieds de l’une d’entre elles pour servir aux longues stations crépusculaires à écouter le feu mourir dans l’âtre et à humer la tiédeur des cendres avant de monter très vite dans la chambre glacée qui occupe 1’étage, sans un mot pour 1’autre qui s’en est allé depuis longtemps. Maisons veuves, maisons de veuve habitées de silences et de petits pas; maisons étroites et voûtées, déjà penchées sur leurs ruines, aux portes entrebâillées, aux volets clos griffés aux vents, blanchis aux sels, aux soleils et aux pluies ; maisons aux toits lourds de schistes scintillants, raides chevelures sur des façades blêmes et des fenêtres aveugles comme le regard brisé des extrêmes vieillards ; maisons solitaires et sombres, parfois regroupées comme un faisceau de deuil autour du vide exigu des places de hameau ; maisons murmurantes et étonnées d’être encore là malgré l’hiver et le vent qui chuchote ses secrets maléfiques dans les angles et les saillies, les lucarnes et les soupiraux, l’embrasure des portes et le chapeau des cheminées.
Le pays était peuplé de ces monstres de pierres étonnamment dressés sur des lieux inattendus : promontoires qui surplombent de profonds ravins où moussent ronces et fougères, signes d’eau qui attirent la vie ; petits plateaux propices à enclore quelques jardins étroits ; coteaux aux flancs lourds couronnés de bâtisses disposées en cercles concentriques où la famille d’origine a doucement prospéré, étalant autour d’elle la colonie de sa descendance.
La grande diversité des sites peut surprendre. Mais les gens d’ici ne regardent plus autour d’eux, comme si le pays, unique, uniforme, peut-être imaginaire, mais combien plus réel que le pays réel, occupait toute leur âme. C’est un pays intérieur, un pays de l’intérieur où l’on marche comme au désert, dans une forêt blanche, un grand espace lumineux qui glace et qui réchauffe tout à la fois, un pays comme l’envers d’une image au fond du regard où glisse la lassitude, mais qui palpite encore d’un rêve inachevé.
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Les temples, les églises, les synagogues ou les mosquées étaient désaffectées depuis longtemps mais on les laissait ouvertes pour que les bêtes en divagation y trouvent un refuge. On ne savait pas à quel principe, à quel commandement ou à quelle coutume, cette mise à disposition faisait référence. On ne comprenait pas plus la tendance instinctive des troupeaux à occuper les édifices religieux. Le grand oeil planétaire lui-même, qui reflète et recense les vivants et les morts était indifférent à ces phénomènes.
À Imiza, une partie du toit de l’église Saint Pantaléon s’était effondrée sans qu’on en sût jamais la cause.
Un amas de pierres, de lauzes, de briques, de chaux et de poutrelles forme un tumulus à l’endroit qui sépare le chœur de la nef. On dirait un îlot surgissant du grand dallage noir et blanc comme d’un lac étrange. En son centre un figuier sauvage a poussé. Il monte, fragile, pour chercher la lumière vers les voûtes éclatées dont le bleu pastel se confond par endroit avec celui du ciel. L’église est constamment éclairée à giorno et, à l’exception de l’emplacement où s’était faite la brusque déchirure, tout le reste est au sec. Au-dessus de la porte d’entrée largement ouverte, un balcon étroit court à mi- hauteur. Il porte encore les fragments d’un orgue dont les tubes délivrent parfois quelques notes épuisées au passage des courants d’air. Un escalier en colimaçon dont une partie de la rampe flotte entre ciel et terre permet d’y accéder.
L’orgue avait été remis à neuf par un vieil homme d’Imiza qui savait tout faire. Ancien navigateur, mécanicien génial, fou parfois de trop d’intelligence, ne supportant pas l’imperfection, détruisant ses propres oeuvres pour faire toujours mieux, il avait si bien restauré l’instrument que les sonorités nouvelles étaient plus belles que les anciennes.
Aujourd’hui, longtemps après, les flûtes géantes jouent encore avec le vent dans les nuits de solitude.
L’île est peuplée de morts.
Chaque pas accompagne le pas des cohortes innombrables qui ont durci la terre des sentiers pour la rendre à jamais stérile. Le maquis se referme sur ces veines silencieuses comme sur autant de labyrinthes qui appellent peut-être des passages à venir, des quêtes et des enquêtes.
Ainsi soit-il.