NOUVELLES, Aphorismes... EXTRAITS

COMME UNE AUBE A JAMAIS…poésie,  2005, A Fior di Carta ; LE REVE DES ILES EST D’OUBLIER LA MER, aphorismes,2006, A Fior di Carta ; À L’OREE DU BOIS DE LA MORT, aphorismes, 2007, A Fior di Carta sous le pseudo de Pierre Rovani ; ANAMORPHOSE, nouvelles et récits, 2012, A Fior di Carta ; LA MISE AMOUR, aphorismes, 2014, A Fior di Carta

COMME UNE AUBE A JAMAIS, poésie,  2005, A Fior di Carta

J’écris pour vous

Madame de la mort extrême

Dont la main si légère

Aquarelle ma vie

Et dont l’œil de velours

Sur la tombe illustrée

Dérobe la lumière

Au temps qui reste

Au temps passé

***

Lui parler toutes les nuits

Pour qu’il n’y ait plus de nuit

Pour que les jours s’ensuivent

Que les soleils en sarabande

Poursuivent d’autres soleils

Que l’instant se suspende

Que la mort appareille

Et s’égare à jamais

Dans le vaisseau du temps

***

Trouver un mot

Un mot encore

Un mot à lui dire

Avant qu’il ne soit trop tard

Un mot,

Un seul

À nul autre pareil

Mais qui dirait

Tous les autres à la fois

Un mot inouï, inaudible

Comme un silence parlant

Comme un regard au miroir

D’un autre regard

Comme un geste ébauché

Aux clartés de son corps

Comme une image à l’arrêt

Sur un vaste écran vide

Comme la mort incisée

Au vif de ma passion.

Trouver un mot

Un mot encore !

LE REVE DES ILES EST D’OUBLIER LA MER, aphorismes,2006, A Fior di Carta

Il avait beaucoup vieilli.

Ses rêves étaient cousus de cils blancs.

***

La tristesse est un désir sans objet.

***

 La passion ?

Un coup d’Etat de la vie contre la mort.

***

L’amour fou est toujours au bord du suicide.

***

L’émotion est le partage des solitudes,

L’instant précis où l’on fusionne à l’autre

Et, à travers l’autre, à tous les autres.

C’est l’harmonie brève,

La retrouvaille émerveillée

De l’exilé avec sa terre.

***

Vérité

Veuve

Vierge

 

À L’OREE DU BOIS DE LA MORT, aphorismes, 2007, A Fior di Carta sous le pseudo de Pierre Rovani.

Le jour venu,

À l’heure, à l’instant,

Je me retirerai de tout

Y compris de moi-même

Pour n’être plus

Ni moi, ni même

Évidemment.

***

Ayant parcouru la plaine du temps

Un jeune loup trop pressé

Est à l’orée du bois de la mort.

Il se retourne un instant encore

Pour contempler ce temps géographique

Que le torrent de sa vie a traversé

Sans laisser de trace.

De guerre lasse, il fait un pas,

Le dernier peut-être,

Et découvre,

Sans trop y croire,

Que l’on peut marcher,

Longtemps encore,

À pas de loup,

Dans le bois de la mort.

 

ANAMORPHOSE, nouvelles et récits, 2012, A Fior di Carta

Jardin d'images sur un mur

L’hiver n’en finit plus. Polo s’est assis au seuil de sa porte, un peu las sans doute d’avoir tant rêvé. Longtemps, avec Alice, il a partagé les désirs et les utilités. Et puis un jour, elle a choisi de vivre en ville. Les rumeurs du monde la consolent. Elle a besoin des autres pour s’oublier. Autour de la maison, le jardin sommeille. Il forme, au nord, un enclos où s’épuise un carré d’herbe rare sous un soleil bref. Au sud, il ouvre sur la conque des montagnes qui  enserrent en contrebas un petit golfe éclatant de lumière. Souvent, le regard de Polo s’évade dans les bleus du ciel et de la mer. Un grand mur aux nuances d’ocres et de gris sépare le jardin des terres alentours où les végétations s’accumulent, armées lentes et insensibles, prêtes à l’assaut. Le pays est à l’abandon.  Au versant des montagnes, chênes verts, arbousiers, cistes et bruyères envahissent les terrasses édifiées dans la patience des générations. Voluptueuses, sombres, élégantes et agressives, les ronces dérobent aux regards l’écriture pierreuse des  murailles, murs et murets. Repliés autour de quelques maisons encore ouvertes, les jardins se pelotonnent. Polo se lève lentement pour faire, comme chaque jour, le tour de ses terres réticentes. Un chat surgi de son mystère, s’enroule à ses pas, dessinant avec lui le chemin qu’il parcourt, le précédant parfois, puis faisant volte-face, revenant d’un bond sur sa trace pour se rouler au sol, pattes en l’air, ventre offert, quémandant une caresse. « Allez, allez, ne traîne pas dans la poussière ! » L’homme parle d’une voix sourde, presque éteinte, comme on parlerait à sa solitude. Et l’animal prête l’oreille. Il n’entend rien à ce discours, mais distingue l’intonation chantante de l’ordre impérieux qui parfois le chasse.

Polo appelle le chat « mon chat » et sans doute l’écrirait-il en majuscules s’il écrivait encore parce que c’est tout ce qu’il possède au monde dans ce jardin désenchanté où abondent les herbes folles. Sur les murs, les pariétaires fragiles ressuscitent in-lassablement partout où la main les déchire. De leurs feuilles soyeuses qui palpitent au moindre souffle d’air, elles couvent patiemment l’ordre minéral des murs appareillés. « C’est de la mauvaise herbe, aux pollens allergiques. Vaporisez des désherbants pour vous en débarrasser. Il y en a aujourd’hui de très efficaces. » C’était le conseil de Serge, un vieil homme au regard ébloui et à la voix juvénile. De sa famille émigrée en Haïti, il avait hérité une immense plantation et, revenant de temps à autre au village, il annonçait parfois avoir planté mille arbres au dernier automne. Malgré sa fortune, il vivait modestement dans une bâtisse sans confort, mais ne négligeait pas, à chacun de ses retours, d’acheter en Plaine Orientale des dizaines d’arbres qu’il offrait autour de lui. On pouvait voir ainsi, au cœur du village, émergeant parmi les ronces, les lierres, les mauves ou les fougères, de magnifiques châtai-gniers, des oliviers ou des fruitiers rustiques – poiriers ou pommiers – qui résistent bien au temps.

Un jour, Serge avait rendu visite à Polo. Les deux hommes ne se connaissaient pas vraiment. Tout les séparait, l’âge, la distance et cela même qu’il avait en commun, le goût de la solitude. La conversation avait porté sur les arbres. Serge était intarissable. Sa longue expérience se doublait d’une passion toujours neuve pour la recherche agronomique. C’est lui qui avait appris aux gens du village à enraciner les arbres en creusant à peine le sol pour ne pas en détruire l’équilibre. « Toute vie doit commencer par l’épreuve, disait-il. C’est ce qui la rend forte. Les racines doivent elles-mêmes faire leur chemin. » Polo avait accepté de bonne grâce les quelques arbres que Serge était venu lui offrir. « Vous ne le regretterez pas. On doit faire trois choses dans la vie : avoir un fils, construire sa maison et planter un arbre. »  Polo n’avait pas d’enfant et Lise à laquelle il avait patienté longtemps, avait pris définitivement ses distances. Avec l’âge, les désirs étaient passés. Après l’âme, le corps apprend la solitude. Serge était mort dans son exil haïtien, mais, partout au village, son souvenir était présent. Ici un olivier qui produit d’abondance pour les grives passagères, là, un châtaignier du Japon dont les bogues délivrent des marrons énormes qu’on libère sans effort de leur cuir lisse, là encore un poirier qui résiste à l’assaut des ronces et dont les fruits appellent les grands geais hurleurs. La promenade brève de l’homme seul s’est achevée. Le chat est retourné à son mystère et Polo, réinstallé au seuil de sa porte, regarde sans le voir le grand mur au-delà duquel les végétations océanes ensevelissent patiemment le pays. La nature reprend ses droits laissant aux peuples résiduels la nostalgie des beaux jardins suspendus.

Polo s’est résigné. On n’étreint le monde qu’au travers des autres et, ici, l’image même d’une passante devenait improbable. Plus personne ne viendrait pour inviter au rêve ou aux actes sommaires dont on se satisfait souvent pour simplifier les jours. Polo pouvait mourir sans que nul ne s’en aperçoive. Alors, les ronces franchiraient le mur en quelques saisons, étirant, un millimètre après l’autre, leurs tentacules monstrueux, les glissant enfin sous la porte pour venir après longtemps de patience, de lunes et de rosées, s’emparer du restant de son corps. Quand la nature reprend ses droits, c’est la sauvagerie même, la sourde barbarie préhistorique. Une force vitale, puissante, exacerbée, sombre et lumineuse prépare en silence les meurtrissures de l’âme qui fait son miel en attendant, innocente, dans les jardins apprivoisés.

Derrière le mur aux sept arcades, Polo entend bruisser les feuilles et craquer, au sol, de fines branches. Ce n’est ni le rat, ni la belette ou le hérisson familier. La progression, par instant interrompue, reprend, presque inaudible d’abord, puis de plus en plus fort comme si, dans la dévoration de l’espace, s’accomplissait une métamorphose. L’imperceptible animal devient sanglier, rhinocéros, monstre réel ou virtuel. Silence soudain. Un silence absolu, étourdissant. La bête a atteint l'obstacle-mur. L’escaladera-t-elle ? Le longera-t-elle pour le contourner ? Polo retient son souffle. Il a fermé les yeux. Il perçoit au sol un martèlement de sabots suivi de trois coups énormes frappés au mur comme on annonce l’entrée en scène de la merveille ou de l’horreur. Le monde tangible devient soudain hypothétique. Le regard se déchire. Le mur aux sept arcades qui devait franchir les siècles s’est volatilisé. Un mouvement de houle agite l’océan des broussailles tandis qu’une voix juvénile accompagne le vent brusque descendu des sommets. « Le monde, dit-elle, est un jardin d’images où l’on oublie le temps. » Polo est passé de l’autre côté du mur et personne, pas même lui, ne s’en est aperçu.

 

LA MISE AMOUR, aphorismes, 2014, A Fior di Carta

 

On aime toujours ce qui nous manque.

L’amour est un défaut de soi.

***

En amour,

on commence par faire dans la dentelle

pour finir dans de beaux draps.

***

L'amour commence en fusion

et s'achève en fission.

***

Proliférer,

c'est mourir éternellement.

***

On aime surtout ce qui en l’autre nous ressemble.

En amour, on n’est jamais très loin de soi.

***

Sous les feux de l'amour,

les cendres de la mort.

***

Multipliez-vous !

La mort se charge de soustraire.

***

Copulez ! Copulez !

Il en restera toujours quelqu'un.