Trois manifestes historiques du mouvement national corse contemporain

Je n’ai de l’esprit que dans mes souvenirs (Jean-Jacques Rousseau)

 

 

Trois manifestes ont marqué les principales évolutions de la revendication nationale corse ces trente dernières années.

Le premier, « A Chjama di u Castellare » (l’Appel de Castellare) a permis le passage du « régionalisme » à « l’autonomisme ». Il fut rédigé à Paris par les militants du FRC (Front Régionaliste Corse) en décembre 1972 et présenté à d’autres tendances notamment celle des frères Simeoni leaders de l’ARC (Action Régionaliste Corse) au cours d’une réunion organisée précisément dans le village de Castellare di Casinca d’où la dénomination de cet « Appel ». L’ARC refusa de signer ce texte tandis que le FRC se transformait en mars 1973 en Partitu di u Populu Corsu, premier parti autonomiste. Les leaders de l’ARC, pressés par leur base durent se résoudre aussi à cette évolution en juillet 1973 et transformèrent leur organisation en « Azzione per a Rjnascità di a Corsica» avançant à leur tour le mot d’ordre d’autonomie interne.

Le deuxième appel particulièrement important est celui lancé par le FLNC (Front de Libération Nationale de la Corse) à l’occasion de sa création le 5 mai 1976. Ce texte fut aussi l’oeuvre de militants de la diaspora et notamment de ceux du PCS (Partitu Corsu per u Sucialisimu) principalement implanté dans la région parisienne. On observera une évolution particulièrement intéressante puisque la revendication d’indépendance n’est pas encore avancée par l’organisation clandestine et que c’est le mot d’ordre de Droit à l’autodétermination qui mis en avant avec cette précision qui donne tout son sens à ce droit inaliénable : « (...) notre peuple choisira démocratiquement son destin avec ou sans la France. » Le troisième appel, en date de juin 1987 est celui de « A Chjama per l’Indipendenza » qui annonce clairement une volonté indépendantiste à une période où toutes les organisations du mouvement national y compris le FLNC se livraient à un dénigrement systématique de cette revendication qualifiée par les leaders nationalistes de l’époque de « fantasme institutionnel ». Quand on sait qu’aujourd’hui la revendication d’indépendance est largement majoritaire au sein du mouvement national, on mesure la justesse de l’anticipation et des prises de position des militants de « A Chjama per l’Indipendenza ».

J’ai eu l’honneur de participer à la rédaction de ces trois manifestes et je tiens à rendre un hommage particulier à tous ceux qui y ont aussi contribué, militants du Front régionalistes corse, du Front de Libération Nationale de la Corse et de A Chjama per l’indipendenza.

 

Jean-Pierre Santini

 

 

 

 

CHJAMA DI U CASTELLARE

Janvier 1973

Le peuple corse, lui aussi, a droit à la parole

Au nom de toutes les générations du passé qui firent la tradition nationale de la Corse nous parlons pour notre patrie.

Nous disons le danger, qu’on ne saurait taire et l’espoir qu’on ne saurait perdre.

Nous déclarons que le peuple corse a reçu de la nature et de l’histoire le droit inaliénable d’être maître de son destin et de son sol, l’île de Corse

Ce droit qui est le nôtre demeure intact alors même que de longue date une nation étrangère se l’est arrogé.

Bien que vaincue et soumise, la nation corse, qui trouva avec Pasquale Paoli son accomplissement et sa gloire, existe encore aujourd’hui. Elle ne peut disparaître que par la des truction de son peuple.

C’est de cela précisément qu’il s’agit aujourd’hui.

Nous accusons l’impérialisme français de tenter de détruire le peuple corse, en le chassant de

J chez lui par des moyens détournés, afin d’en faire une population dispersée de quémandeurs.

Nous appelons tous les patriotes corses à se rassembler, dans une union de la patrie, afin de conjurer cette menace.

L’heure est venue d’en finir avec deux siècles de colonialisme et de prétendue assimilation qui font obstacle à tout progrès politique, économique, social et culturel en Corse.

L’heure est venue de prendre en mains nous-mêmes nos moyens de production et d’échanges afin de parvenir au plein épanouissement de nos possibilités humaines dans le cadre de notre milieu naturel, ce qui signifie d’abord pouvoir gagner sa vie, s’éduquer dans notre pays.

L’heure est venue de faire la Corse nôtre, la Corse corse.

Nous disons au peuple français qu’il est pour nous un peuple frère en dépit des deux siècles de domination que nous ont imposés ses gouvernants. Il a acquis sa plus grande renommée dans le monde par son immortelle DECLARATION DES DROITS DE L’HOMME. II a établi dans son droit public les principes fondamentaux du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes.

Nous entendons simplement faire application de ces principes au peuple corse.

Nous engageons aujourd’hui une action légale, conforme aux dispositions de la Constitution française, pour assumer l’AUTONOMIE INTERNE.

Celle-ci nous donnera la possibilité de retrouver, dans la nation corse notre identité culturelle, notre dignité et les moyens de notre renaissance économique, d’établir une véritable démocratie politique, de favoriser l’amélioration du sort des travailleurs et le retour sur la terre corse de ses enfants expatriés.

Alors seulement pourra s’épanouir la société harmonieuse â laquelle nous aussi sommes en droit de prétendre.

 

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MANIFESTE DE CREATION DU

FRONT DE LIBERATION NATIONALE DE LA CORSE

 

5 Mai 1976

 

Peuple Corse

Une étape décisive dans la lutte de libération nationale de notre peuple a été franchie. Les nationalistes ont décidé de s’unir en créant le FLN, dernière étape de dix ans de lutte. Ils ont adopté le programme suivant:

1. Reconnaissance des droits nationaux du peuple corse.

2. Destruction de tous les instruments du colonialisme français (armée, administration, colons).

3. Instauration d’un pouvoir populaire démocratique, expression de tous les patriotes corses.

4. Réalisation de la réforme agraire pour assurer les aspirations des paysans, ouvriers et intellectuels et débarrasser le pays de toutes les formes d’exploitation.

5. Droit à l’autodétermination après une période transitoire de trois ans durant laquelle l’administration se fera à égalité entre force nationaliste et force d’occupation. Cette période de désaliénation permettra à notre peuple de choisir démocratiquement son destin avec ou sans la France.

Voici plus de deux siècles, l’Etat français a envahi et annexé par la force notre pays. Depuis, il n’a cessé de détruire notre identité nationale avec l’aide des notables locaux, ces instruments traîtres à la nation.

Le colonialisme français:

nous a privé de notre indépendance et de notre liberté;

• il a réprimé notre peuple avec la plus grande férocité;

• il s’est efforcé de nous dénationaliser;

• il a tenté de rayer notre langue et notre culture par la francisation autoritaire;

• il n’a eu à notre égard que mépris et racisme;

• il a écrasé économiquement notre île;

• il a dispersé ou plutôt déporté notre peuple;

• il a détruit nos foyers;

• il s’est servi de notre pays comme réservoir humain de chair à canon pour ses guerres et son expansion coloniale;

• il a tenté de semer la discorde entre les Corses aidé dans cette sale besogne par les

clans;

• il s’est emparé de nos terres et les a distribuées aux colons français et aux promoteurs;

• depuis quelques années, il tente sa dernière et meurtrière opération faire disparaître

complètement notre peuple et le remplacer par une population étrangère reprenant

point par point l’odieuse politique gênoise.

Devant une telle menace de mort, nous ne pouvons pas rester les bras croisés. C’est pourquoi nous nous adressons à tous les Corses pour la libération nationale. Tout patriote doit être un soldat de la lutte de libération nationale décidé à vaincre l’ennemi. Notre lutte doit être organisée et puissante. Tous les patriotes corses doivent rejoindre le Front de Libération Nationale.

 

A LIBERTA O A MORTE !

FRONT DE LIBERATION NATIONALE DE LA CORSE

5 MAI 1976

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A CHJAMA PER L’INDIPENDENZA

Juin 1987

 

Le peuple corse est, aujourd’hui, à la croisée des chemins. Deux voies historiques s’offrent à lui et deux seulement. L’une est celle de l’intégration définitive dans la nation française, la communauté européenne et le monde occidental dominés politiquement, économiquement et culturellement par l’impérialisme américain. L’autre est celle de l’indépendance nationale.

La première voie, actuellement suivie sous la contrainte coloniale, conduit à la disparition de notre peuple. En 1992, l’acte unique européen signera l’arrêt de mort de la nation corse. La deuxième voie est celle tracée en mai 1976. C’est la seule voie juste et possible pour assurer la survie et l’épanouissement du peuple corse. Mais, depuis plusieurs années, des tendances opportunistes ont dénaturé les principes fondamentaux de la stratégie de libération nationale et détourné les forces populaires de la lutte d’indépendance pour les conduire dans une troisième voie sans issue.

Nous avons décidé aujourd’hui d’entamer une action publique visant à:

• L’instauration d’une République Corse Démocratique garantissant les Droits de l’Homme  et le nécessaire pluralisme des  partis et des opinions;

• La  recherche de rapports économiques et sociaux libérés de toutes formes d’exploitation;

• L’établissement de relations internationales fondées sur le principe de t’échange égal entre les peuples et de refus de tous les impérialismes.

Nous appelons tous ceux qui partagent nos idées à se rassembler afin que le peuple corse accède un jour à la dignité de l’indépendance nationale.

 

 

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