Pour refonder le mouvement national :A Cunsulta Naziunale - Novembre 1994

 

Alors que les affrontements violents faisaient rage entre factions nationalistes malgré les tentatives pour les éviter que j’avais préconisées en proposant le processus de la Cunsulta Naziunale, je reprenais ici l’initiative du débat idéologique. Ce débat est toujours d’actualité puisqu’il semble bien que les diverses tendances du mouvement national reproduisent cycliquement les mêmes erreurs à l’approche d’échéances électorales dictées par l’Etat français. Dans ce texte, j’insistais notamment sur la différence entre « organisations clandestines » et « partis armés ». Faire la différence entre ces deux concepts et donc ces deux réalités permettrait de comprendre d’une part que toute recherche d’unité doit se faire dans la clarté démocratique et d’autre part que la répression est d’autant plus facilité que l’organisation clandestine unie (Le FLNC de 1976) a cessé de l’être pour se décomposer en plusieurs groupuscules  armés.

J’utilisais à l’époque le terme de « refondation ». D’autres l’utilisent aujourd’hui pour proposer malheureusement une simple coalition en vue des élections territoriale de 2010.  

 

Pour refonder le mouvement national corse :

A Cunsulta Naziunale

 

Début novembre 1994, A Chjama adressait à toutes les composantes du mouvement national corse une proposition de rencontre commune pour tenter d’amorcer le dialogue. Aucune de ces composantes n’a daigné répondre. Nous sommes convaincus que si une telle rencontre avait eu lieu, les drames de fin d’année eussent été évités. Hélas, une fois de plus, une fois encore, des intérêts partisans et des calculs tactiques ont prévalu. C’est l’assassinat de Franck Muzy, fait tragique et intolérable s’il en est, qui a permis que s’effectue un début de rapprochement. Les chefs de partis n’opèrent de rapprochements qu’en périodes de crise ou d’élections. Réactifs aux évènements que l’histoire leur impose, ils sont aussi fondamentalement réactionnaires dans leur conception de “ la politique “. Pour eux, seuls comptent les « rapports de force » d’où l’existence, aujourd’hui, de trois partis armés (1) la Cuncolta/FLNC dit historique, le MPA/FLNC dit officiel et l’ANC/ Résistenza.

Le jeu de ces partis armés a consisté jusqu’ici à vouloir s’éliminer mutuellement. Leur fond de commerce est, en effet, identique. Ils défendent les mêmes valeurs. Ils ont expérimenté ensemble les mêmes pratiques politiques. Leur base sociale, économique, idéologique est la même. Ils se disputent donc « un marché » qui n’est pas extensible. Selon les circonstances, ils provoquent des alliances dans le but « d’isoler » l’un d’entre eux.

En mai 1991, l’ANC dont le leader avait été menacé de mort quelques mois auparavant, faisait le forcing pour s’allier avec le bloc qui, précisément, avait proféré ces menaces. Objectif : « isoler » le MPA dont I’ANC dénonçait les « dérives mafieuses ». Cette opération politiquement fausse et moralement douteuse devait aboutir à l’éphémère « Corsica Nazione » et sacrifier simultanément le projet de « Cunsulta Naziunale » que A Chjama a l’honneur d’avoir initié et qui demeure la seule perspective de refondation démocratique du mouvement national.

En ce début d’année 1995, quatre ans après les orientations désastreuses imposées par l’alliance Cuncolta ANC, on retrouve les mêmes acteurs dont les comportements indiquent qu’ils risquent de commettre les mêmes fautes politiques conduisant à des impasses de plus en plus dramatiques.

L’assassinat de Franck Muzy a provoqué de réactions salutaires au sein du mouvement national. Le lundi 2 janvier, au cours du débat organisé par le Comité Sozzi-Muzy, à l’Università di Corti, l’idée majeure qui s’est dégagée rejoint celle que A Chjama défend depuis plus de sept ans dans la droite ligne, d’ailleurs, des fondateurs historiques du Front de Libération Nationale de la Corse (2). Cette idée, c’est la constitution d’un mouvement national corse sur une base pluraliste et démocratique, assurant la représentativité de toutes les tendances politiques, associatives, syndicales et celle, directe, des citoyens. L’objectif, dans une seconde étape, c’est la mise en place d’une véritable Assemblée Nationale Provisoire, expression « constitutionnelle » du peuple corse et constitutive  d’une Nation Corse se libérant progressivement de la tutelle de l’Etat Français, de ses institutions, de sa législation, de son idéologie dominante et de ses échéances électorales ou autres.

Or, qu’avons-nous observé au cours du débat du 2 janvier et dans les jours qui ont suivi ? Les deux partis MPA et ANC ont réclamé avec force « l’isolement » du bloc Cuncolta FLNC historique. C’est l’exact renversement de la situation de mai 1991. On notera les attitudes politiquement plus justes de l’UPC, du Comité Sozzi-Muzy et de A Chjama qui ont fait la différence entre des militants sans doute honnêtes et sincères du bloc Cuncolta/FLNC historique et un groupe de dirigeants aux comportements fascistes. De ces deux analyses découlent, évidemment, deux lignes pour la refondation souhaitée du mouvement national corse:

La première ligne a été clairement exprimée par I’ANC dans sa conférence de presse au lendemain de la réunion du 2 janvier. Il s’agit de provoquer une rencontre “ »tripartite » MPA-UPC-ANC. De toute évidence, certains n’ont pas compris ou font semblant de ne pas comprendre qu’une succession de confessions ou d’actes de contrition publics n’ont rien à voir avec une véritable autocritique. La confession publique, plus ou moins sincère et plus ou moins précise, implique une sorte d’auto absolution et, sans doute, le droit de pêcher in eternam. L’autocritique, par contre, est un acte politique qui suppose aussi le contrôle critique, par les autres, du contenu même de cette autocritique. Dire, par exemple, « J’ai enfanté un monstre... » est une facilité de langage dont le triple avantage réside dans l’imprécision (quelle est la nature exacte de la monstruosité?), dans la dissimulation du processus d’enfantement (quel est la responsabilité exacte du sujet ?) et, enfin, dans la distance déculpabilisante  soudain réalisée entre le créateur et sa créature. L’autre facilité de langage consisterait à dire que les chiens ne font pas des chats et que celui qui engendre un monstre est un monstre lui-même. Nous préférons, ici, utiliser la belle formule humaniste de Lénine « D’un homme, II ne faut pas seulement regarder d’où il vient mais où il va. »

Si cette première ligne l’emporte, si la pseudo refondation du mouvement national se limite à un cartel d’organisations et à une réunion d’Etats majors alors on peut, non seulement en prévoir l’échec, mais dire, très clairement que les contradictions au sein du mouvement national vont s’aggraver et conduire à l’affrontement violent entre partis armés, condamnant historiquement le mouvement national et notre petit peuple à une intégration/désintégration définitive dans l’ensemble français.

La deuxième ligne est celle que nous ne cessons de proposer depuis juin 1987 et qui a failli aboutir avec les débuts de la Cunsulta Naziunale. La Cunsulta Naziunale n’a pas réussi parce que les partis ne voulaient pas de la mise en place des « Comités de base » autrement dit de l’organisation du peuple dans les quartiers, les villages, les micro-régions. La Cuncolta a eu « l’astuce » d’utiliser cette méthode pour tenter de survivre à travers la structure-croupion de « Corsica Nazione » ? Mais il ne s’agit là que d’une mascarade sans avenir.

A Chjama préconise donc la relance d’une Cunsulta Naziunale qui ferait la synthèse entre l’action des partis indispensable à l’animation de la démocratie représentative, et l’engagement des citoyens par le biais de « Cunsulte » locales afin de reconstruire la Nation Corse sur la base d’une démocratie participative en prise directe avec les besoins et les espérances du peuple corse. Alors, seront correctement résolues les contradictions actuelles. Plutôt que d’exclure tel ou tel, nous proposons des formes politiques supérieures et des méthodes fondées sur des « rapports d’intelligence » qui laissent la porte ouverte à tous les hommes et à toutes les femmes sincères de ce pays.

(1) J’introduis sciemment dans le débat cette notion nouvelle de « Partis armés » afin que la comparaison effective soit faite avec la notion « d’organisations clandestines ».  Par définition et par dénomination, « l’organisation clandestine » est effectivement clandestine et agit hors la loi de l’Etat colonial. Ses dirigeants comme ses militants sont inconnus de la population et des services de police. De fait, il n’y a plus, depuis bien longtemps, d’organisation clandestine en Corse. Lorsqu’on sait que les services français ont réussi a infiltrer le GIA, on imagine le degré d’infiltration, de manipulation, voire de direction effective des pseudo-organisations clandestines corses par les hommes de Pasqua. S’il n’y a pas d’organisations clandestines en Corse, il y a, par contre des partis armés dont chacun connaît les militants et les chefs. Se pose donc un problème capital pour toute refondation démocratique du mouvement national : le débat démocratique peut-il avoir lieu entre des partis armés et, à plus forte raison, entre des partis armés et d’autres qui ne le sont pas ? Une réponse claire devrait être apportée à cette question ce qui n’exclut nullement une autre réflexion sur la nécessité d’assurer la légitime défense historique de notre peuple (ce fut le sens de l’engagement même des fondateurs du Front).

(2) Projet des « Cumitati Unione e Salvezza di a Nazione » de 1977 saboté par ceux qui, à l’époque, ont infiltré le Front, l’ont détourné de ses objectifs initiaux, y ont fait carrière et l’ont finalement détruit pour mieux se parer de ses dépouilles.

 

Jean-Pierre Santini

Novembre 1994

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