Ouverture au peuple ou fermeture à la lutte de libération nationale ? - Décembre 1990

Alors que toutes les autres composantes du mouvement de libération nationale s’étaient engagées dans la démarche de la Cunsulta, A Cuncolta Naziunalista s’y opposait. Elle avait choisi à l’époque une curieuse stratégie d’alliance avec les forces « progressistes », y compris le Parti socialiste français ! D’où cet article où je ne ménageais pas mes critiques vis-à-vis de cette structure dont les fluctuations témoignaient d’un opportunisme politique antinomique d’une réelle volonté de construction nationale.

 

 

Ouverture au peuple ou fermeture

à la lutte de libération nationale ?

 

A Cuncolta, par un communiqué de presse, a annoncé son refus de participer à la manifestation nationaliste du 27 octobre dernier.

Tout d’abord, A Cuncolta a “ regretté que cette initiative ait été prise de manière unilatérale par 5 organisations de la Coordination Nationale “. Cela est faux. A Cuncolta a été plusieurs fois invitée à se joindre à la manifestation du 27.

Puis, plus important puisqu’il s’agit du fond, A Cuncolta déclare souscrire aux mots d’ordre annoncés, mais considère qu’il faut “ dépasser le camp nationaliste pour, au-delà, unir le peuple corse.”

Un tel raisonnement mérite réflexion.

Pour la forme, signalons que A Cuncolta ne demande jamais l’avis de personne pour prendre des initiatives politiques, ce qui fut le cas pour mettre en place, comme elle le qualifie elle-même, « un espace d’action et de réflexion afin de déboucher sur de grandes mobilisations populaires. »

Pour le fond, on notera la petite astuce qui consiste à dire : on est tous d’accord sur l’essentiel donc l’unité entre nationalistes est déjà faite, allons au-delà, c’est à dire à l’unité du peuple.

Ce raisonnement (ou plutôt ce déraisonnement) a une origine très précise : la certitude de A Cuncota d’être dans un ensemble (FLNC/Cuncolta/Unità Naziunalista) totalisant le nationalisme corse ou, du moins, la lutte de libération nationale. Cette conviction profonde du Parti Unique conduit A Cuncolta à raisonner comme si, à l’exception de quelques petites marges (UPC, ANC, CNTI) l’unité nationaliste était déjà réalisée. Si tel était le cas, effectivement, la position juste serait de s’atteler à l’Unité du peuple. Mais, ce n’est pas le cas. Ce n’est même pas le cas au sein même de l’ensemble FLNC/Cuncolta/ Unità Naziunalista. Malgré cela, la direction actuelle de la Cuncolta fait “ comme si “ et continue sur sa lancée. Elle veut dont “ unir le peuple “.

Remarquons bien les petites ruses de vocabulaire symptomatiques d’un total désarroi politique doublé d’un opportunisme qui crève les yeux. En effet, logiquement, après l’Unité Nationaliste, il faudrait parler de l’Unité Nationale du peuple corse. Mais comment cela serait-il possible avec des partis français, des partis qui défendent le pouvoir impérialiste français ? Car le fameux espace d’action et de dialogue de la Cuncolta c’est, d’abord, un lieu de débat avec le parti socialiste français et les soi-disant forces de progrès. Comment, avec ces gens-là, parler d’unité nationale ? On joue donc sur les mots et on dit « unité du peuple ». Quel peuple corse ? Celui du projet Joxe, celui, revu et corrigé par Mitterrand et qui devient « composante du peuple français » ?

Avant de dépasser le camp nationaliste, il faut, en priorité, l’unir. Là est tout le sens de la Cunsulta Naziunale di a Corsica : unir notre peuple à la base, unir les organisations du mouvement national. Qui a peur de venir discuter à la base ? Qui a peur des Etats Généraux ? Qui a peur de la démocratie ? Qui a peur du pluralisme ? Evidemment, comme le découvre, enfin, 3 ans après A Chjama, 1 ans après l’ANC, la “nouvelle sensibilité “ de A Cuncolta, l’intégrisme c’est plus facile, les ordres donnés d’en haut c’est plus facile, les chefs (trop souvent petits, hélas I) c’est plus facile !

Les tenants du Parti Unique portent un tort considérable au mouvement national corse, lis demeurent crispés sur des positions inacceptables. Ils persistent dans l’erreur. Ils la transforment en faute politique grave, lis offrent le spectacle accablant d’un dialogue public avec les représentants, en Corse, du pouvoir colonial. Ils envisagent même - comble de l’absurdité pour un mouvement de libération nationale - une manifestation commune avec les plus fidèles alliés du clan et tes meilleurs serviteurs de la politique du pouvoir colonial. Et ils osent appeler cela l’ouverture au peuple !! Comment le peuple corse, sauf de n’être plus lui-même, pourrait-il se reconnaître dans des partis de l’étranger ! Cette ouverture au peuple n’est donc, en réalité, qu’une fermeture de la lutte de libération nationale. Elle est la conséquence d’un reniement honteux de la lutte d’indépendance. Ayant perdu leur finalité, certains naviguent à vue et dérivent interminablement vers un national-poujadisme qui réjouit le pouvoir. Alors, évidemment, dans l’équipage, des mutineries éclatent...

Décidément, “il n ‘y a pas de bon vent pour un bateau qui a perdu son port!”

Jean-Pierre Santini

Décembre 1990

Ajouter un commentaire
Code incorrect ! Essayez à nouveau