Libération nationale et libération sociale - 2001

LIBERATION NATIONALE ET LIBERATION SOCIALE

Eléments de réflexion

 

De manière générale, le concept de « Libération » inclut:

1. Une démarche (l’action qui permet de se libérer);

2. Un objectif (la liberté)

3. La pérennisation de cet objectif (l’exercice de la liberté).

Ce troisième point est capital. En effet, une liberté n’existe que si l’on s’en sert. Toute la question est de savoir qui exerce la liberté au sein d’une communauté donnée. Est-ce l’ensemble de la communauté par des moyens institutionnels appropriés ? Est-ce seulement une fraction d’entre elle ?

De manière spécifique, le concept de «Libération nationale » signifie qu’une Nation est opprimée et cela suppose:

1. Une stratégie de libération nationale avec ses différents moyens de lutte (

lutte de masse et lutte armée avec un soutien de masse);

2. La liberté de la Nation (Indépendance);

3. L’exercice de cette liberté collective (souveraineté nationale).

 

Le concept de « Libération sociale » signifie qu’une société est opprimée et cela suppose:

1. Une stratégie de libération sociale (Lutte de masse qui peut prendre un caractère insurrectionnel avec violence de masse);

2. La liberté de la société (socialisme);

3. L’exercice de cette liberté collective (souveraineté populaire).

Pour la Corse, la première question qui se pose est celle de savoir qui opprime notre nation ?

Globalement, on peut dire que c’est la Nation française. Elle impose sa loi dans tous les domaines : politique, économique, social, culturel, linguistique...

Mais, la nation française a une existence institutionnelle qui se traduit par l’exercice que ce que l’on nomme communément « la démocratie représentative ».

La représentation nationale française est, en réalité, la représentation des classes et des couches sociales qui dominent la société française.

Ce n’est donc pas une nation française «abstraite » qui opprime la nation corse mais bel et bien les classes dominantes qui l’incarnent et qui sont facilement identifiables.

Ces classes dominantes se posent comme expression de la nation française toute entière. Le phénomène est quasi-universel dans la phase historique actuelle. C’est celui d’une souveraineté nationale exercée en réalité par une fraction dominante. Le plus surprenant, c’est l’aspect quantitativement très minoritaire de cette fraction. Mais, disposant de tous les moyens économiques, elle contrôle les appareils idéologiques (médias, éducation, justice, etc.) qui permettent d’aliéner le peuple, l’empêchant ainsi d’accéder à la conscience de ses propres intérêts collectifs. Les distractions de masse (Télé, lote ries, sports, etc.) et les croyances millénaires sont, de ce point de vue, très efficaces. Et, quand ces « opiums du peuple » ne suffisent plus, les «grandes démocraties occidentales » laissent complaisamment les supplétifs mafieux de la bourgeoisie, annihiler les potentialités de révolte de la jeunesse par la diffusion des drogues qu’on «légalise» d’ailleurs de plus en plus. Les « REV» passent, si non le rêve...

Ainsi, d’où qu’il vienne (extorsion de la plus value sur le travail salarié, prostitution ou trafic de drogue), l’argent du capital est toujours sale.

Opérer ces distinctions élémentaires permet de cibler les véritables oppresseurs de la nation corse et donc de mieux les combattre en évitant les dérives et les amalgames xénophobes ou racistes.

Si la nation corse réalise sa libération nationale vis à vis de la nation française représentée par ses classes dominantes, son personnel politique de droite ou social-démocrate et son appareil d’Etat, la société corse sera-t-elle pour autant libérée?

La réponse doit être pour nous sans ambiguïté si nous voulons donner un sens à notre ré flexion et à notre action.

 

De fait, la société corse est aussi une société de classe. Le nier c’est se situer immédiatement du côté des classes dominantes. Ce « fil rouge » doit impérativement nous distinguer des composantes libérales du mouvement national. Par ailleurs, il ne nous appartient pas de dire - parce que c’est impossible à dire - si la société corse serait devenue plus fraternelle et égalitaire sans la perte de sa liberté. L’histoire, en effet, ne se pose que des questions auxquelles elle peut répondre.

Aujourd’hui, les choses sont ce qu’elles sont : le peuple corse compte des oppresseurs à l’extérieur (colonialisme, impérialisme et hyper bourgeoisie) et des oppresseurs   à l’intérieur (   capitalisme et bourgeoisie locale voire « nationale » )

Qu’on ne s’y trompe pas: un lien puissant, idéologique et économique, unit ses deux oppresseurs. Cependant, ils sont hiérarchisés. Et, se débarrasser en apparence des classes dominantes françaises (indépendance politique formelle) n’implique évidemment pas l’élimination de la bourgeoisie locale transformée dès lors en « bourgeoisie nationale ».

On doit observer que, dans ses phases de crise, le capitalisme a tout intérêt à mettre en avant ses bourgeoisies locales (d’où le nationalisme petit bourgeois prédominant dans le mouvement national corse) et en retrait, afin de mieux dissimuler son prodigieux pouvoir, l’hyper-bourgeoisie désormais mondialisée. L’octroi d’indépendances purement formelles doit donc beaucoup moins aux luttes de libération nationales, qu’au calcul des maîtres du monde pour continuer à exploiter les hommes et les peuples.

Dans ce scénario dont l’histoire tragique du XX° siècle nous a donné de multiples exemples, le rôle des bourgeoisies locales est d’assurer le maintien et la reproduction de l’ordre économique, social et culturel qui satisfait au mieux les intérêts du capital. Il ne faut pas interpréter autrement les contradictions violentes qui ont agité le mouvement national au milieu des années 90 à un moment où certaines fractions ont cru être à la porte du pouvoir et où elles n’ont pas hésité à défendre le contrat obscur passé avec des représentants du patronat.

Dans un tel contexte (de toute évidence ce contexte n’a pas changé et s’est au contraire renforcé), Robert Sozzi fut une victime doublement symbolique. D’une part, en effet, parce qu’il a exprimé sa révolte face aux compromissions du mouvement national avec les classes dominantes corses et, d’autre part, parce qu’il l’a fait de façon solitaire au sein d’une organisation du type des partis uniques fascisants. On peut penser que ce militant sincère souhaitait une coïncidence de la libération nationale et de la libération sociale mais, comme tant d’autres, il n’a pas eu l’occasion de construire une force politique qui conjugue ces deux aspirations, seules garantes d’une véritable libération de notre peuple.

 

Ne pas comprendre, aujourd’hui, que la lutte anti-colonialiste et que la lutte anti- capitaliste sont une seule et même lutte, c’est préparer des lendemains qui déchantent pour la grande majorité des Corses. Mais, le comprendre «théoriquement » et ne pas se donner les moyen « pratiques » de regrouper dans une organisation politique les forces sociales qui ont intérêt à cette double libération, relève non seulement de la plus totale irresponsabilité mais sans doute, plus encore, d’une complicité objective et subjective avec les fractions libérales du mouvement national. Il est d’ailleurs surprenant d’observer la difficulté de ceux qui se réclament d’un «socialisme aux couleurs de la Corse » (c’est à dire, évidemment, à visage humain ce que symbolise admirablement notre emblème national), à élaborer un discours indépendant des opportunismes tactiques des fractions libérales comme si la nostalgie persistait d’une sorte « d’union sacrée », comme si l’on regrettait, au fond, de n’être plus « avec les autres ». Alors, chaque fois que peuvent se produire ces moments d’indécisions, cette impuissance à franchir le pas d’une organisation politique conséquente des forces de la libération nationale et de la libération sociale, ayons au moins une pensée pour Robert Sozzi. Et, par une coupable passivité, ne faisons pas payer demain à des dizaines de patriotes ce que lui même à payé.

Jean-Pierre Santini

2001

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