Février 1993 - Analyses des contradictions et Cunsulta Naziunale

 

« Si nous ne sommes pas capables de réactiver, d’animer et de donner des régles de fonctionnement démocratiques à la Cunsulta Naziunale, il faut s’attendre à une aggravation du processus de division. Et ce processus, à terme, est catastrophique pour notre peuple. »

Voilà ce que j’écrivais dans cet article qui précéda de quelques semaines les premiers affrontements sanglants entre fractions du mouvement national.

Si la voix de A Chjama avait été écoutée et entendue nous aurions évité ces drames.

Le texte ci-dessous demeure, hélas, largement actuel, dans son analyse des contradictions  de la société corse.

 

 

 

 

 

 

CONTRADICTIONS

En ce début d’année 1993, le problème corse a atteint un degré de complexité tel qu’il est difficile de cerner toutes les contradictions de la situation politique actuelle et surtout de discerner la contradiction principale dont la résolution permettrait d’éclairer l’avenir.

Chacun, chaque jour, au rythme des évènements, peut noter les contradictions qui remuent la société corse. Pour tenter de comprendre ce qui se passe réellement derrière l’actualité immédiate, on peut d’abord distinguer les différents types de contradiction selon les cercles où elles se manifestent.

Nous proposerons ici 4 “cercles”. 1) Les relations entre l’ensemble de la population de la Corse et l’Etat français. 2) Les relations entre le peuple corse et l’Etat français.3) Les relations entre le mouvement national corse et l’Etat français. 4) Les relations au sein du mouvement national.

Chacun comprendra, bien évidemment que ces différents cercles sont inclus les uns dans les autres. Au centre, se trouve, tout naturellement, ce que nous appelons “la contradiction nationale historique entre le peuple corse et l’Etat français”.

Nous essayerons de démontrer ici que la manière d’aborder et de tenter de résoudre les contradictions aux différents niveaux, peut influer de manière décisive sur la contradiction principale (Peuple corse/ Etat français) soit pour la remettre au centre exact du problème corse, soit pour la masquer et la déplacer afin de ne pas aborder au fond et de front la question nationale.

1. La contradiction entre la population de la Corse et l’Etat français

L’illustration la plus évidente de cette contradiction a été apportée depuis l’élection de l’assemblée territoriale en mars 1992 et plus précisément au cours du mois de novembre de cette même année, par la revendication lancinante d’un “Statut fiscal dérogatoire”. Il s’agit ici de préserver des « avantages acquis” sous la colonisation française au bénéfice de tous les habitants de l’île et de “favoriser le développement économique” par toute une série de mesures spécifiques.

Il n’est pas nécessaire d’être grand clerc en politique ou en économie pour comprendre à la seule observation du consensus de la classe politique toutes tendances confondues - y compris, hélas, des nationalistes - qu’il ne s’agit pas de défendre ici “l’intérêt national du peuple corse” (Rocca Serra, Baggioni,Pasquini et autres suppôts du colonialisme l’auraient-ils fait ?), mais les intérêts généraux de la population de la corse considérée en la circonstance comme simple sous-ensemble du peuple français. A cet égard l’image des élus défilant en tête de la manifestation du 28 novembre était significative. C’est peu dire que de nombreux patriotes corses en ont été choqués.

Cette revendication d’un statut fiscal dérogatoire pour laquelle d’ailleurs sont évoquées en référence des poussières d’îles (Madères, îles grecques, Canaries) et non pas les grandes îles de la méditerranée (Sardaigne, Sicile, Chypre, Malte) , n’est absolument pas une revendication nationale corse. Elle est une revendication régionaliste. Ce n’est pas par hasard que l’on a évoqué le mouvement du 29 novembre 1958 ce qui constitue une régression historique surprenante puisqu’à l’époque le nationalisme corse n’avait pas encore ressurgi sur la scène de l’histoire.

Cependant, chacun a pu observer, qu’à l’appui de cette revendication, les deux fractions de l’ex-FLNC sont intervenues par des actions sur le terrain. Quelle conclusion faut-il en tirer ? Faut-il dire que ces deux fractions considèrent la revendication du statut fiscal dérogatoire comme une revendication nationale corse? Faut-il dire que ces deux fractions appuient désormais des revendications de caractère régionaliste ? Faut-il dire, peut-être, que c’est la nature de ces deux organisations qui a changé et qu’elles interviennent désormais pour autre chose que pour l’intérêt national corse ?

Faut-il dire, enfin, qu’il y a identité provisoire entre cette revendication régionaliste du statut fiscal et la revendication nationale corse ce qui pourrait tout à la fois justifier l’engagement public et clandestin des nationalistes dans cette affaire ?

La réponse à toutes ces questions, peut-être faut-il la chercher en passant dans l’autre cercle, celui qui oppose le Peuple corse à ‘Etat français.

2. La contradiction entre le Peuple corse et l’Etat français.

 Cette contradiction est celle qui nécessite le plus de lucidité et de conscience parce qu’elle ne s’exprime pas par l’actuel mais par l’habituel et que, paradoxalement, l’habituel est moins perceptible que l’actuel.

Ainsi, cette contradiction ne s’exprime pas par le surgissement quotidien d’événements plus ou moins remarquables mais par une lente et obscure dégradation des valeurs qui fondent la communauté nationale corse, par la désertification inéluctable du pays, par le vieillissement de la population, par l’exil continué de la jeunesse et des élites, par ce qu’il faut bien appeler la mort du peuple corse. Les statistiques officielles sont là pour nous rappeler, à intervalles réguliers, que le peuple corse, dans tous les domaines - culturel, linguistique, démographique - est en voie de disparition. Contrairement aux habitants des villes et du littoral où la vie fait son miel, ceux qui, parmi nous, vivent ou survivent encore dans l’intérieur, accrochés à nos villages, ressentent bien, l’emprise du silence, du désert humain , de la solitude obsédante et de la mort.

Par le chiffre froid de la statistique ou le sentiment tragique de la réalité, nous savons désormais que le peuple corse est mortel. Ce qui est rare pour les peuples dont la pérennité nous console de la brièveté de nos aventures personnelles.

3. Le contradiction entre le Mouvement National Corse et l’Etat français.

 Les dernières forces du peuple corse vivant, luttant, et vivant parce que luttant, c’est dans le mouvement national corse qu’elles se retrouvent. Or, ce mouvement national en tant que mouvement de résistance à la mort de notre communauté, est naturellement en butte aux actions multiformes concertées ou subconscientes des responsables de l’Etat français. L’Etat français, par Le jeu souvent autonomes des ses différents appareils s’est largement manifesté à la fin de l’année 1992. Peut-être convient-il de préciser qu’il n’y a pas “UNE” volonté d’Etat partant d’on ne sait quel sommet et irrigant toutes les institutions et ceux qui les servent mais bel et bien des organismes, des rouages, des appareils qui fonctionnent tout “naturellement”, tout “nationalement” pour réprimer, réduire voire éliminer ce qui est contraire aux intérêts de la Nation française. C’est au niveau répressif que cette volonté s’est récemment exprimée: plasticage du véhicule d’un leader de l’ANC et du local de A Cuncolta in Aiacciu, descente spectaculaire du Juge Bruguière, procès pour délit d’opinion contre un militant de A Chjama, invalidation d’un élu du MPA. De toute évidence, un mauvais printemps se prépare tandis qu’à l’automne 1992 les chefs locaux de la droite colonialiste défilaient tranquillement avec certains nationalistes. Novembre et décembre derniers n’auront été qu’un prélude, un galop d’essai pour les appareils d’Etat publics ou parallèles qui se préparent à casser du nationaliste. On oublie trop souvent que la fin du régime de droite en 1980, outre le nombre impressionnant de patriotes emprisonnés, a coïncidé avec des machinations barbouzardes qui ont conduit à l’affaire Bastelica-Fesch et que le régime de gauche a commencé avec l’affaire Orsoni.

 Inévitablement, dans les mois à venir, les contradictions vont s’aggraver entre I’Eta français et le mouvement national corse. Pour affronter une telle phase historique tout autant que pour préparer l’avenir, le mouvement national corse à besoin de trouver les voies de son unité sur l’objectif  clair de la souveraineté nationale.

4. Les contradictions au sein du mouvement national corse.

Voici 5 ans, en juin 1987, A Chjama per l’lndipendenza  annonçait les divisions du mouvement national corse. La rigueur de nos analyses nous a permis de prévoir ce qui allait se passer. Personne ne nous a écouté. Nous disions qu’il était urgent de s’attacher à refonder le mouvement national sur une base unitaire certes mais pas unique, ce qui suppose pluralisme, transparence et démocratie. Tous les  leaders de l’époque ont refusé de nous entendre lorsque nous leur proposions la création d’une structure de dialogue. Cette structure devait prendre le nom de “Cunsulta Naziunale di à Corsica”. Et, au fur et a mesure que se produisaient les scissions de la Cuncolta, les nouveaux mouvements adhéraient à ce qui restera, historiquement, l’oeuvre de A Chjama : l’initiative de la Cunsulta Naziunale. Aujourd’hui, notre journal ne peut que se réjouir de constater l’accord de toutes les structures existantes (A.N.C.- A CHJAMA - UPC- Per U Paese Verdi Corsi- Cuncolta et MPA) pour entamer le dialogue au sein de la Cunsulta Naziunale. Nous pensons que cette structure ouverte à la fois aux organisations patriotiques et aux personnes est le lieu le plus favorable pour tenter de résoudre les contradictions actuelles du mouvement national. Si nous ne sommes pas capables de réactiver, d’animer et de donner des régles de fonctionnement démocratiques à la Cunsulta Naziunale, il faut s’attendre à une aggravation du processus de division.

Et ce processus, à terme, est catastrophique pour notre peuple.

Janvier 1993, le décor est planté et les acteurs sont en place. Les patriotes corses, les Corses, seraient- ils devenus des personnages en quête d’auteur dans un univers décomposé, absurde, sans perspective ? Ce qui fait notre histoire, ce qui lui donne un sens, ce qui nous justifie nous-mêmes, c’est l’esprit national, ce sentiment profond d’appartenir à une même communauté dont Malraux disait qu’elle est une communauté de rêve, il faut puiser en nous, et mettre en oeuvre, coûte que coûte, la force patriotique qui fait l’unité et la grandeur des Nations. Oublions les querelles stériles, les jeux partisans, les attitudes clanistes que les structures et les échéances institutionnelles françaises attisent. De la Nation avant toute chose ! Et le Peuple corse ira.

Jean-Pierre Santini

 

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