Echec et dépassement du régionalisme - Janvier 1973

 

 

Cet article, publié en janvier 1973, dans le journal « Populu Corsu » en même temps que A Chjama di u Castellare,  préparait le passage du régionalisme de l’ARC à un autonomisme plus engagé.  Le thème de la libération nationale y était pour la première fois évoqué, ainsi que la nécessité de lier lutte de libération nationale et lutte de libération sociale qui est devenu depuis un slogan fédérateur. 

 

Echec et dépassement du régionalisme

 

Le régionalisme procède d’une double prise de conscience. Dune part il perçoit et appréhende la communauté corse comme une communauté originale de culture, de langue et de tradition. D’autre part, il prend acte sur le plan économique et social de la situation de sous-développement de l’île.

Dès lors, deux attitudes fondamentales sont possibles. La première consiste à ne pas tenir compte des rapports étroits entre les composantes de I’aspiration régionaliste. La seconde s’applique au contraire à rassembler dans une même analyse les données du problème corse afin de le globaliser et de le formuler en termes politiques.

A partir de ces deux attitudes s’opèrent des clivages. Deux tendances du régionalisme se développent L’une, réformiste, affirme le caractère apolitique, de son entreprise. L’autre, révolutionnaire, propose une stratégie de rupture et des perspectives socialistes.

Ce régionalisme, qu’illustre et défend l’Action Régionaliste Corse, refuse de poser le problème de notre communauté dans son ensemble, Il ne remet pas fondamentalement en question les rapports politiques de la Corse avec la Métropole. II fut un temps électoraliste avant d’être activiste. Il demeure impuissant.

La revendication du régionalisme réformiste a largement été reprise par les élus et les autorités locales, Elle est satisfaite dans une certaine mesure par le pouvoir. Elle se traduit en général par une réclamation d’égalité des droits vis-à-vis du citoyen français. Mais, dès lors qu’il s’agit d’être un Français « à part entière », chacun se réclame du régionalisme. Y compris, en période électorale les candidats les plus divers comme les plus extrêmes.

Cependant, il convient d’introduire une nuance et d’interpréter différemment cette revendication selon la catégorie qui l’exprime.

Il y a, d’une part, les élus locaux et la bourgeoisie corse, économiquement et culturellement bien assimilés à la métropole. Certes ils subissent aussi fortement la pression des intérêts français ou étrangers, mais leur revendication a pour objet, avant tout, la perpétuation et la maintenance de leurs privilèges.

Il y a d’autre part, au sein des couches véritablement défavorisées, ceux que l’on peut qualifier de régionalistes sincères : jeunes sans emploi, petits paysans désespérés, travailleurs au chômage ou menacés de l’être, etc. Parce qu’elle est située dans une perspective réformiste, la revendication de ces catégories revêt un aspect pathétique. Ces hommes et ces femmes corses sont au bout de dix générations une nouvelle attente, un nouvel espoir, une nouvelle amertume.

Est-il vraiment raisonnable réclamer encore, après deux cents ans d’oeuvre française une promotion individuelle par la promotion collective dans le cadre naturel de notre communauté ?

Nous sommes entrés dans une période d’accélération de l’histoire.

Ces dix dernières années, une exploitation coloniale acharnée a brutalement Introduit en Corse ses contradictions. L’exil, la dispersion, la désintégration sont devenus la réalité première et peut-être, cruellement, la réalité dernière du peuple corse.

Comment peut-on encore se voiler la face ?

Il est clair qu’à l’assimilation dans la liberté et la dignité, c’est-à-dire à la préservation et à la promotion des valeurs historiques originales du peuple corse, l’Etat colonialiste français préfère l’élimination pure et simple par le biais d’un lent mais sûr génocide.

Il est clair qu’à la justice économique et sociale, c’est-à-dire au droit légitime du peuple corse à vivre et à travailler chez lui, l’Etat et la bourgeoisie coloniale préfèrent le sous-emploi, le chômage, la misère matérielle et morale.

Face à une telle situation, les régionalistes sincères empêchés par leurs organisations dirigeantes réformistes et collaboratrices, de poser le problème corse en terme politique, sont aujourd’hui les régionalistes du désespoir.

Leur problème de fond semble être un problème d’adhésion à eux-mêmes, un problème de reconnaissance de soi au travers des représentations aliénantes, déformantes et culpabilisantes que le colonialisme français leur a Inculquées.

Comment peut-on être Persan écrivait- on au XVIII siècle ?

Est-il donc si difficile d’être Corse aujourd’hui ? Serait-ce la barbarie ?

Tout ce refoulé de Corse, de nature et de culture corse qui caractérise non seulement nombre de nos régionalistes apolitiques, tout Imprégnés en réalité de l’idéologie nationaliste française, mais aussi ceux qui, à l’autre extrême de l’échiquier politique, s’enferment aveuglément dans une Idéologie dogmatisée, a pour effet des comportements contradictoires, dérisoires ou démesurés. Dérisoires lors qu’il s’agit d’imposer au nom d’un dogme la marque de la théorie sur la réalité mouvante et rebelle de l’histoire et de prétendre que l’idéal révolutionnaire tombe de l’universel au particulier, au mépris de l’expérience historique qui situe toutes les révolutions dans un espace et un temps donnés. Démesuré, lorsque face a l’échec de la revendication d’assimilation, on bascule dans l’excès inverse d’une violente dénonciation du colonialisme sans qu’au préalable une analyse sérieuse ait été conduite qui donne un sens à l’action.

Mais entre le Français à part entière et le super Corse, entre l’identité formelle que l’on réclame et celle, profonde, que l’on exalte immodérément pour l’avoir trop longtemps occultée au fond de soi, s’affirme la dignité de l’homme corse et, a travers lui, qui rejoint peu à peu le combat majeur de ce siècle, la dignité de l’homme contemporain.

Cette affirmation de la dignité, cette exigence d’émancipation constituent la vérité du régionalisme corse, c’est-à-dire son dépassement vers la prise de conscience plus haute de la libération nationale et de la décolonisation.

Que l’on ne s’y trompe pas : Ce que l’on désigne en Corse sous l’expression de communauté de langue, de culture et de tradition, c’est tout simplement un fait national. Celui-ci, historiquement, sous la conduite de Pasquale Paoli, a su pendant dix années se traduire et s’affirmer sous une forme étatique autonome. Si cette forme a été réduite à néant par la conquête militaire et coloniale française, le fait national demeure, Il est objectivement, historiquement et actuellement une réalité indéniable.

Cependant, on ne saurait concevoir cette réalité comme un phénomène plus ou moins mythique et transcendant procédant d’on ne sait quel arrangement des dieux, d’on ne sait quel hasard ou quelle nécessité de la nature.

Il n’y a pas de Corse éternelle.

La démesure de l’éternité est le trait des grands chefs visionnaires généralement aveugles au sens de l’histoire et qui pétrissent maladroitement le monde sur le modèle chaotique et mystique de leurs rêves Intérieurs.

Lorsqu’on se préoccupe honnêtement de savoir ce qu’il en fut et ce qu’il en est du fait national corse, c’est-à-dire de la conscience que les Corses ont en eux- mêmes, on s’aperçoit bien vite qu’avant les années 60 il en était fort peu question, du moins dans son expression la p!us tangible à savoir son expression politique.

Au début des années 60 intervient en Corse l’implantation des rapatriés d’Afrique du Nord. Un capitalisme plus évolué c’est-à-dire contenant, recélant des contradictions plus vives que celles qui existaient jusqu’alors est introduit dans la vie économique de l’île.

On assiste aussitôt  un renouveau de l’esprit national sous la forme du régionalisme.

Ce qu’il convient de noter, c’est que curieusement, ce renouveau n’est pas apparu comme logiquement on eut été en droit de s’y attendre, au moment où la misère de la Corse était la plus grande, au moment ou le sous-développement économique était le plus durement éprouvé, mais au moment où il y a à la fois pénétration d’influence étrangère et pénétration d’un mode de production capitaliste évolué c’est-à-dire somme toute dans une période de développement supérieur.

Ainsi, le capitalisme introduit les contradictions sociales qui lui sont inhérentes dans la communauté corse. Mais, précisément, parce que cette communauté est corse alors que le capitalisme en Corse ne l’est pas prioritairement et majoritairement, la lutte, qui dans une société de même tradition se fut située sur le plan social dans le cadre de l’affrontement de classe, prend ici la dimension d’une lutte au niveau national.

Dès lors la lutte du peuple corse se situe dans ce grand mouvement de décolonisation qui à travers le monde constitue, sans doute, le phénomène historique et politique majeur de ces trente dernières années.

L’émancipation, l’accession à l’autonomie ou à l’indépendance nationale, témoignent par delà le rejet des rapports de forces anciens la volonté des peuples à recouvrer leur liberté et leur dignité en tant que peuples.

A la revendication moderne des droits de l’homme et du citoyen s’ajoute l’exigence contemporaine du droit des peuples.

La promotion des individus elle-même est ressentie désormais comme étant directement liée au progrès de la société originale à laquelle ils appartiennent. Aussi la colonisation s’accompagne-t elle partout d’une tentative des hommes pour resserrer ou rétablir avec leur communauté des liens distendus et une communication, brouillée par la domination étrangère.

Cette tension vers la reconnaissance de soi, cette quête résolue de l’identité au travers de valeurs de civilisations spécifiques, qui à la fois définissent et différencient un groupe humain, situent le fait national moderne dans une perspective révolutionnaire, aussi bien par rapport aux sociétés techniciennes et uniformisatrices, que par rapport aux nationalismes conservateurs et impérialistes.

Né de la révolte et du refus, le nationalisme d’un peuple qui se libère du joug colonial est un facteur important d’accélération de l’histoire, et de transformation de la société humaine. On peut le définir statiquement comme l’expression d’un lien historique entre une culture et un espace, une tradition et un territoire, une langue et un milieu naturel et, dans une perspective dynamique comma une résistance aux aliénations politiques et économiques du colonialisme, comme un combat anti-impérialiste.

Lorsque l’on sait la conséquence extrême qu’entraîne aujourd’hui pour le peuple corse un tel mode de domination, on  comprendra que tous ceux qui gardent encore en eux le sentiment profond de la patrie corse, du patrimoine historique et culturel corse, de cette part de civilisation et d’humain dont notre peuple est dépositaire, tous ceux là n’accepteront pas, sans résistance, un tel sort.

Nous, militants du Front Régionaliste Corse - Mouvement Populaire Anticolonialiste, nous déterminons notre attitude en fonction de notre sentiment patriotique corse et en fonction de notre engagement socialiste.

Cette détermination du coeur et ce choix de l’esprit imposent ce que nous nommerons une stratégie de double rupture.

Rupture dans un premier temps d’avec tous les liens coloniaux ;  rupture dans un second temps d’avec le système capitaliste qui, s’il se perpétue sous l’apparence d’une démocratie formelle, replacera inévitablement notre pays dans la mouvance de ce phénomène réactionnaire qu’est le néo-colonialisme.

 

Jean-Pierre SANTINI

Janvier 1973

 

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