Dissiper le mensonge - Libre opinion - Septembre 1995

DISSIPER LE MENSONGE

Les déclarations publiques que suscitent les évènements dramatiques de ces derniers mois témoignent de cette terrible réalité: la société corse est devenue toute entière une société du mensonge.

Institutionnalisé dans le discours même des acteurs ou des commentateurs le mensonge porte en soi la violence et plus il s’entête, plus s’entête la violence.

Pour sortir de l’impasse et redonner un sens à notre histoire, il faut rendre aux mots leur signification.

Le premier acte de la responsabilité politique c’est d’appeler les choses par leur nom.

L’exemple le plus édifiant d’un détournement unanime du langage consiste à parler « d’organisations clandestines ». Il existe en fait des partis publics armés.

On comprend aisément l’intérêt pour les politiciens ou les médias, toutes tendances confondues, de masquer cette réalité. Comment, en effet, pourrait-on continuer à débattre “démocratiquement” avec des hommes en armes ? Alors, on fait semblant de croire à l’existence d’organisations publiques d’une part et d’organisations clandestines d’autre part. L’UPC, entre autres, joue habilement de ce mensonge pour contracter des alliances électorales qui lui permettent d’exister encore politiquement par cela même qu’elle dénonce ! Le mouvement autonomiste et ses chefs inamovibles se situent au coeur de la tragique dérision qui caractérise le “nationalisme corse”.

Le trucage des mots permet de masquer la véritable nature politique des partis armés. Si l’on se réfère à leurs récentes déclarations, eux-mêmes se qualifient mutuellement d’organisations “politico-mafieuses”. C’est ainsi que pour lutter contre les dérives mafieuses” du MPA, puis contre celles de la Cuncolta, les curieux dirigeants de l’ANC se sont alliés successivement avec une organisation puis avec l’autre.

L’expression ambiguë de « politico-mafieuse » dissimule la nature idéologique commune des partis armés et de leur allié autonomiste. Il s’agit, en réalité, d’organisations exprimant les intérêts socio-économiques d’une partie des couches les plus favorisées de la population.

La lente émergence de structures « nationalistes » au sens idéologique du terme, a accompagné le passage de la lutte de libération nationale et du « socialisme original » à la défense plus prosaïque du statut fiscal et de l’intérêt bien compris d’une fraction de la bourgeoisie locale.

On notera ce détail significatif: les fondateurs du FLNC n’ont jamais utilisé l’expression de « mouvement nationaliste » pour désigner l’ensemble des forces patriotiques, mais celle de « Mouvement National ». Le terme de « nationalisme » a été imposé par des transfuges de l’ARC qui se sont emparés du FLNC à l’automne 1977 et ont mis en place ce que Monsieur Poggioli, dans une déclaration à la presse du 12 août dernier, appelle aimablement « le système FLNC ».

Les fils spirituels de l’ARC ont créé et développé « le système FLNC ». Ce cancer monstrueux a conduit des jeunes gens imprégnés d’une idéologie de droite à s’octroyer le pouvoir fou de donner la mort. Ensemble, ils l’ont exercé non pas pour la libération nationale mais bel et bien pour assurer leur emprise totalitaire sur l’ensemble de la société corse.

L’intérêt supérieur de notre communauté commande qu’il soit mis un terme à l’existence des partis armés.

Certains affirment qu’un point de non-retour est atteint. On assistera donc encore à la mort physique de plusieurs patriotes et, peu à peu, à la mort politique de leurs organisations respectives. Pourquoi, dés lors, dans un sursaut .de conscience ou tout simplement par instinct vital, ne pas prendre les devants ?

L’autodissolution des partis armés, le retrait politique de leurs dirigeants, la démission collective des conseillers territoriaux MPA, Cuncolta, ANC et UPC constitueraient un évènement capital et faciliteraient le renouveau du mouvement national corse.

En tout état de cause, ce renouveau ne pourra désormais passer que par la base

Toutes les combinaisons d’appareils, toutes les alliances partisanes ont été épuisées. Fondées sur des compromis boiteux, des arrangements obscurs, des mots d’ordres confus exprimant des intérêts corporatistes plus que l’intérêt national du peuple corse, elles ont conduit à la dramatique situation actuelle. Il n’y a pas de bon vent pour un bateau qui ne connaît pas son port.

Il appartient désormais, aux hommes de conscience de se rassembler pour empêcher la mise à mort du mouvement patriotique. Le véritable courage, aujourd’hui, c’est de briser le silence, de nous réunir, de réfléchir ensemble et de proposer des voies nouvelles.

Le principe majeur du renouveau est dans le droit inaliénable de notre communauté à disposer d’elle-même. Le droit à l’autodétermination reconnu à tous les peuples de la terre par la charte des nations unies n’est pas synonyme de séparation. Il peut être, au contraire, le moyen d’établir, entre le peuple corse et la république française, un véritable contrat qui nous permette d’assumer dignement notre destin et de rompre une fois pour toutes avec l’irresponsabilité politique, l’assistance économique et la mendicité.

En s’opposant historiquement à la reconnaissance de ce droit qui fonde l’idée même de peuple, les leaders autonomistes et nationalistes sont responsables au premier chef de la permanence du clanisme, de l’ambiguïté et de la confusion qui ont conduit aux dérives mortelles.

Mais un peuple doit aussi mériter sa liberté. Cela commence par le choix de l’intelligence et du dialogue démocratique qui permettent de définir l’intérêt collectif. Cela commence par le refus de l’absurdité partisane et du monologue des chefs qui ne définissent jamais que la voie des ambitions personnelles.

Il faut tout reconstruire avec les armes de la clarté. L’histoire des hommes n’est que cela la quête perpétuelle d’un chemin de lumière.

Jean Pierre Santini

Septembre 1995

 

Ajouter un commentaire
Code incorrect ! Essayez à nouveau