Après Aleria : réformisme ou révolution ? - décembre 1975

Ce texte est paru dans le N°0 du journal LIBERTÀ, en décembre 1975, tandis que se construisait le Front de Libération Nationale de la Corse. On comprend d’autant mieux le contenu de cet article quand on le situe dans son contexte. Mais on observera que la critique du réformisme et les conditions d’une lutte révolutionnaire sont, hélas, toujours d’actualité !

 

Après Aleria : réformisme ou révolution ?

 

Trois mois après Aleria où en est le peuple corse ? Quelles sont les perspectives politiques qui s’ouvrent à lui? Quelles solutions lui propose-t-on ? Quels sont les instruments qu’il doit se donner pour poursuivre la lutte et faire triompher sa juste cause ?

Autant de questions auxquelles les militants du PCS s’efforceront de répondre dans ce premier numéro de « Libertà »  organe pour la construction du Parti Communiste Corse, succédant à  « U Moru » devenu pour sa part la voix de tous ceux qui luttent pour la Libération Nationale de la Corse.

 

Où en est le peuple corse ?

Ces trois mois écoulés après le choc d’Aleria se caractérisent par une grande confusion au niveau des organisations politiques en Corse et par une volonté de lutte sans précédent de notre peuple. Ces deux faits ont engendré le “vide politique” c’est à dire l’incapacité de toutes les structures à ouvrir des perspectives cohérentes aux luttes du peuple corse. Celui-ci s’est spontanément organisé au sein des Comités pour la Libération des patriotes corses (Comités de  soutien ou Comité Anti-répression). Cette structure spontanée des Comités dénote par-delà le mouvement de solidarité corse un besoin d’organisation.

 

Après Aleria : réformisme ou révolution ?

Les prises de position des divers comités marquent une volonté certaine de dépasser la seule lutte contre la répression afin d’engager le combat politique sur la base d’un principe fondamental désormais approuvé par tous les Corsos : La maîtrise part le peuple corse de son destin. Ce principe est révolutionnaire en ce sens qu’il énonce non seulement l’existence du peuple corse mais aussi et surtout le droit pour ce peuple de disposer de lui même. C’est ce qu’au PCS nous appelons le Droit à l’autodétermination. C’est ce que nous revendiquons depuis longtemps pour le peuple corse à la différence de toutes les autres organisations. Les organisations autonomistes notamment n’ont pas encore résolu une de leur contradiction majeure à savoir la double affirmation de « la volonté du peuple corse de se libérer » et la nécessité d’une solution purement réformiste, « l’autonomie » qui limite la volonté de libération et la libération elle-même, Cette contradiction majeure nous la retrouvons aujourd’hui au sein de chaque comité dans les rangs de ceux qui défendent en général une solution réformiste. Face à la volonté de lutte du peuple corse, la contradiction éclate et les réformistes adoptent en général une position en retrait, s’efforçant de freiner l’élan populaire pour éviter d’être débordés, pour rester obstinément  « le garde fou du peuple corse » considérant celui-ci comme « un enfant au berceau », bref niant qu’il soit devenu majeur. Souvent à cours d’arguments face aux révolutionnaires dont les idées sont dans le peuple, les réformistes évoquent la division contre tous ceux qui n’expriment pas le même point de vue qu’eux. En cela ils ne sont précisément pas unitaires mais totalitaires. En cela, ils s’identifient abusivement à un peuple au moment où celui-ci, délaissant tous les projets réformistes, manifeste son ardeur révolutionnaire. Les patriotes emprisonnés eux-mêmes victimes d’une répression sans précédent, font écho à la volonté du peuple en lançant des appels répétés et intransigeants à la lutte.

Le peuple corse se trouve donc à la croisée des chemins. Réformisme ou révolution, telles sont les deux perspectives qui s’offrent à lui.

 

L’analyse réformiste

Cette analyse consiste à dire qu’il existe un très large consensus au sein du peuple corse pour une « autonomie » ou un « pouvoir régional » En conséquence il s’agirait de donner une expression politique organisée à ce consensus populaire et de créer un vaste mouvement dont la revendication première serait au mieux  « l’autonomie interne de la Corse ». Cette position est celle défendue publiquement par la JCE de Bastia et le PPCA. Ainsi l’idée de la création d’un Front National Corse a-t-elle été avancée. L’ex-ARC par contre n’a encore rien proposé.

Mais que serait ce Front National Corse ? Rien d’autre en fait que ce qui existait avant Aleria, à savoir une seconde ARC intégrant des groupes comme les JCE ou le PPCA ce dernier ayant annoncé publiquement qu’il était prêt à se dissoudre dans un Front ce qui est surprenant pour une organisation socialiste.

Il faut être réaliste : L’ARC, à elle seule, constituait avant sa dissolution un tel « Front Corse ». Que l’ARC ou n’importe quel autre mouvement se recrée aujourd’hui, cela ne changera rien du point vue de la f orme comme du contenu à  la situation politique d’avant Aleria. On continuerait de revendiquer l’autonomie interne par les mêmes moyens et l’on se heurterait au même refus gouvernemental. C’est là une attitude réformiste qui a conduit â l’échec. L’échec en effet, pour ceux qui défendent une telle attitude, c’est d’être obligés un jour de s’en départir face i’intransigeance du pouvoir. Se départir d’une attitude réformiste pour un acte révolutionnaire est sans doute très courageux et il faut rendre hommage aux patriotes d’Aleria mais, ne pas avoir préparé les structures qui prolongent cet acte et en font un exemple pour la lutte populaire, engendre le vide, organisationnel, le désarroi et laisse le peuple sans objectifs clairement définis. Telle est la situation actuelle. Alors doit-on faire comme si Aleria était un simple accident,  un simple hasard, un évènement banal ? Doit-on considérer Aleria comme relevant de l’évènement quotidien, de la chronique autonomiste, ou comme participant de l’histoire fondamentale du peuple corse ? Faut-il oublier Aleria est recommencer la même rengaine réformiste qui, même reprise par 200.000 Corses, comme dirait Libert Bou, ne changerait rien à la détermination de l’Etat ?

Il faut bien constater qu’au niveau organisationnel comme au niveau du contenu rien de neuf n’est proposé par les tenants d’un « Front National Corse ». Au contraire une confusion supplémentaire est engendrée par l’utilisation du mot « national » qui a, en la circonstance, un contenu révolutionnaire et que l’on semble mettre en avant pour masquer en fait une entreprise réformiste du plus pur  style. Il y aurait là tromperie et mensonge pour le peuple comme il y aurait tromperie et mensonge dans la récupération du mot d’ordre du PCS « Droit à l’autodétermination du peuple corse » si l’on se garde de préciser que cela signifie « Droit à l’indépendance nationale » et exclusivement cela.  On n’a jamais vu en effet un peuple se déterminer pour autre chose que pour sa libération nationale.  Mais l’opportunisme se nourrit toujours de la paille des mots. Quand ceux-ci sont utilisés pour recouvrir des réalités opposées à celles qu’ils expriment couramment, c’est qu’on veut endormir le peuple et briser son élan révolutionnaire. Cela ne doit plus être permis. Le PCS et les militants révolutionnaires veilleront à dénoncer l’attitude de tous ceux qui au lieu de se placer à la tête des luttes pour les faire progresser, se situeraient à l’arrière pour les freiner. La responsabilité politique ce n’est pas d’attendre et de suivre le peuple, de prendre en quelque sorte le train en marche, mais de proposer clairement des perspectives politiques, une stratégie et une tactique pour la lutte. De cela le réformisme corse est incapable. Un danger plus grand encore le guette : celui de glisser vers le réformisme français de Messieurs Mitterrand ou Servan—Schreber. Les tentations sont grandes. Il ne faut pas le nier. Déjà le mot même d’autonomie est systématiquement gommé dans les textes, las motions, les discours ou les interviews. Le mot d’autonomie est manifestement regretté dans certains milieux qui, s’ils continuent d’affirmer que le problème corse est politique, ne précisent pas qu’il doit se résoudre par l’autonomie et insistent par contre sur le nécessité de rester dans le cadre français. Solution politique dans le cadre français, sans autre précision, cela signifie seulement « régionalisme ».  Pourquoi fait-il donc si peur aujourd’hui, ce mot d’autonomie et à ceux—là qui hier l’utilisaient sans embarras ? Est-il trop fort en soi ? Est-il trop fort par rapport au régionalisme ? Ou bien est—il trop faible face à l’éclosion d’une idée révolutionnaire dans le peuple : l’idée de la Libération nationale et de l’indépendance corse ?

 

L’analyse révolutionnaire

Cette analyse consiste à dire qu’avec les évènement de l’été 75 un bond en avant, qualitatif et quantitatif, a été réalisé par le peuple corse dans sa lutte pour la libération nationale. L’audience de l’autonomisme est désormais certaine. Mais aussi et de plus en plus est entendue la voix de ceux ont toujours considéré l’autonomie comme une réforme susceptible d’apporter quelques améliorations à la situation de notre peuple, mais jamais sa libération véritable Par ailleurs il faut constater, et cela est désormais net dans l’opinion corse, que l’acte révolutionnaire pu seul permettre une progression rapide et massive de la conscience nationale corse.

Aleria, c’est la condamnation du réformisme, c’est la justification du fait révolutionnaire corse.

Il n’est plus question de « discuter », de participer telle ou telle commission gouvernementale, fut—elle baptisée « Libert Bou», parce qu’il est définitivement acquis que l’Etat ne veut rien entendre ce qui concerne l’autonomie. Que pourrait faire une autre ARC reconstituée ? Mieux que 8000 participants à son Congrès ? Mieux que son long et courageux combat militant pour l’autonomie ? On ne peut faire mieux que recueillir l’adhésion populaire qu’a recueilli l’ARC. Mais cela a-t-il  suffit ? 200000 autonomistes corses auraient-ils suffi ? Nous savons bien que non. Libert Bou, Ponia, Giscard, Riolacci l’ont confirmé : rien ne fera modifier la Constitution française. Y aurait-il une autre  solution ?  Peut-on sérieusement croire à l’analyse du PPCA qui pensait que l’arrivée de la gauche française au pouvoir permettrait des modifications institutionnelles ? Tout cela a fait long feu. Seule la lutte révolutionnaire, celle qui ne dépend que du peuple, celle qui n’attend pas le bon vouloir de celui qui opprime ce peuple à savoir l’Etat impérialiste français, seule cette lutte permettra la Libération nationale de la Corse. Aujourd’hui, c’est cette lutte que notre peuple mène. Il l’a prouvé in Bastia, in Aiacciu, in Corti pour son drapeau national et dans le Niolu contre la Légion française qui occupe notre territoire. Que les réformistes de tous bords en soient convaincus : leur tentative de récupération par le bas de la cause nationale corse ne se fera pas. La défense l’emblème corse in Corti a été la première expression concrète, sur le terrain, du type de lutte que notre peuple veut mener. Cette lutte s’appelle une lutte de libération nationale pour l’indépendance.  Sera-t-elle facile ? Certainement pas. Les épreuves que notre peuple devra surmonter seront sans doute particulièrement pénibles. Au niveau idéologique, ceux qui admettent la présence de l’impérialisme français feront tout pour s’opposer à l’expression de la Nation corse,  à l’expression des idées d’indépendance nationale. Au niveau organisationnel,  il faudra vaincre le « spontanéisme » et l’esprit partisan qui ne voient pas la nécessité de l’organisation des luttes et du rassemblement des forces nationales dans un même  Front. L’initiative récente de patriotes corses consistant à créer des Comités de Libération Nationale (C.L.N.) est intéressante et résolument constructive. Par ailleurs, cette initiative qui reçoit l’appui matériel et politique de notre Parti, est la seule jusqu’à ce jour qui permette une expression politique de ceux qui luttent la libération nationale et l’Indépendance. Cette expression politique est absolument nécessaire pour construire un grand mouvement de Libération Nationale.

Le PCS appelle toutes les organisations qui ont clairement pris position pour l’Indépendance nationale à s’exprimer au sein des C.L.N. et dans le journal U MORU. Les C.L.N. regroupent toutes les tendances, toutes les organisations et les respecte toutes.  Ce sont des carrefours d’unité nationale corse où chacun préserve son originalité.

La tache des révolutionnaires est désormais de bâtir le FRONT DE LIBERATI0N NATIONALE de la CORSE sur la base des C.L.N. et par accords entre organisations  indépendantistes corses.

                                                                                                                     Jean-Pierre Santini - Décembre 1975

 

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