Rencontre avec journal Impact, mai 2008

 

LA CORSE ENTRE DOUTES ET ESPOIRS

 

A l’occasion d’une visite de quelques jours dans l’île de Beauté, quelques rédacteurs d’impact ont eu  l’occasion de rencontrer certaines grandes personnalités du militantisme corse et de faire le point sur la situation politique actuelle. Guidée par les multiples connaissances historiques de Jean Castela, la délégation d’Impact a eu l’opportunité de rencontrer Jean-Pierre Santini, figure de la lutte d’indépendance corse des années 1970 et membre fondateur du FLNC. C’est dans son petit havre de paix de Barrettali au coeur du Cap Corse qu’il poursuit aujourd’hui de manière différente son combat pour une Corse libre et indépendante. Les articles qui suivent s’inspirent en grande partie des discussions avec Jean-Pierre Santini que la rédaction d’Impact tient à remercier de son accueil.

La «Cunsulta Naziunale di a Corsica»

L’idée de la «Cunsulta naziunale di a Corsica» a germé dans l’esprit de Jean-Pierre Santini il y a quelques années déjà. Après avoir connu les heures de gloire du nationalisme puis ses récents déboires lorsque la lutte s’est résumée à un combat de prétendus «leaders» cherchant à se positionner sur l’échiquier politique, Jean-Pierre Santini s’est inspiré de faits historiques (à l’exemple de l’assemblée en exil de l’OLP à Alger) pour alimenter sa réflexion. Il souhaitait également éviter qu’à l’instar de la Nouvelle-Calédonie, les Corses finissent par devenir minoritaires sur leur propre terre (ce qui est malheureusement peut-être déjà le cas...). Le constat que l’idée nationale était en train de se dissoudre, principalement au sein des jeunes générations, a également joué un rôle primordial dans l’élaboration d’un véritable projet pour la Corse. L’échec des multiples réformes institutionnelles qui n’ont jamais posé la question corse dans sa dimension nationale et le précepte qui veut que ce soit au Peuple corse et à lui seul, en vertu de son droit inaliénable à l’autodétermination, qu’il appartient d’assumer pleinement son destin, ont précipité la naissance de la «Cunsulta naziunale di a Corsica».

La Cunsulta Naziunale di a Corsica» est une démarche citoyenne lancée dans le but de constituer un Corps électoral corse. Forte actuellement de plus de 3000 adhérents issus de toutes les tendances politiques et de délégués de toutes les régions de l’île, elle a déjà organisé avec succès une première consultation populaire portant sur la protection du littoral. Le préfet de Corse est encore tout ébranlé par la tenue de ce scrutin évidemment proscrit par l’Etat colonial. Les conditions d’appartenance au Corps électoral corse sont l’âge (17 ans révolus) et la manifestation d’une volonté libre et individuelle d’acquérir la nationalité corse (par le droit du sol, le droit du sang, par mariage ou après une période de 10 ans de résidence en Corse). Une carte d’identité nationale est délivrée à tout membre qui répond aux critères d’adhésion.

La seconde démarche devra porter sur les fonts baptismaux une «Assemblée nationale provisoire (ANP)» dont l’élection aura lieu en octobre prochain. Le rôle de cette ANP, sorte «d’assemblée constituante» consistera à affirmer la souveraineté de la nation corse, à élaborer un projet constitutionnel, à donner à la lutte du Peuple corse une dimension internationale, à débattre et à jeter les bases d’un projet économique, social et culturel et à s’opposer, par la mobilisation populaire, à toute réalisation contraire aux intérêts nationaux du Peuple corse.

Dans le contexte actuel, ce processus démocratique et citoyen qui recueille un écho des plus favorables dans l’île de Beauté annonce peut-être les prémices d’une Corse libre et indépendante. L’intérêt de cette démarche novatrice réside incontestablement dans le fait qu’elle est issue de la base populaire. On met le Peuple corse au centre du débat, loin des clivages politiques et claniques qui bloquent toute avancée propre aux intérêts de la Corse et des Corses. Un bel exemple qu’Impact suit avec intérêt et dont il s’agira peut-être un jour de s’inspirer!

 

Lauren t Girardin

 

 

 

UNE IDEE DES FONDATEURS DU FLNC

Nous avons déjà consacré quelques numéros d’impact à la lutte de libération corse mais pour bien comprendre cette notion de «Consulta naziunale di a Corsica», un petit retour dans le temps s’impose.  Le Front de Libération National de la Corse (FLNC) a été créé e mai 1976. II exigeait d’ailleurs la dissolution de tous les petits mouvements clandestins actifs à ce moment-là ! Auparavant, l’Action pour la Reconnaissance de la Corse (ARC) d’Edmond Simeoni était le mouvement public le plus actif et ne laissait aucune chance à la création d’un autre mouvement public. Il se disait clairement autonomiste, ce qui était déjà pas mal à l’époque ! Cette union des clandestins sous la bannière FLNC avait annoncé dans un programme en cinq points. Point n°5 «Droit à I’autodétermination après une période transitoire de trois ans durant laquelle l’administration se fera à égalité entre force nationaliste et force d’occupation. Cette période de désaliénation permettra à notre peuple de choisir démocratiquement son destin avec ou sans la France. » Depuis lors, bien de l’eau a coulé sous les ponts ! Cette déclaration, certes teintée d’un idéalisme soixante-huitard  sous-entendait clairement que le Peuple corse devait prononcer sur son avenir institutionnel et que les forces nationalistes participeraient activement à la démarche ! En 1977, le FLNC publie son «Livre vert». Le discours indépendantiste est on ne peut plus clair et l’autonomie est considérée comme impasse. «Notre droit à disposer de nous-mêmes, la maîtrise de notre propre destin, c’est l’indépendance et rien d’autre ! » Peu après les premières divergences apparaissent. Certains militants moins gauchistes refusent cette idéologie digne du « Che ». Un des rédacteurs principaux du manifeste sera d’ailleurs exclu du mouvement peu de temps après.  Le « Livre blanc » apparaîtra plus tard, mais l’idée d’indépendance aura disparu...D’un Front Uni, le FLNC était passé à un Front Unique. Les premières scissions ne tarderont pas et l’histoire la plus funeste de la Corse n’allait pas tarder à s’écrire. Pendant près de vingt ans, le but premier de tous les mouvements publics ou clandestins consistera à être l’interlocuteur privilégié de l’Etat français. L’idée d’indépendance et la prise du pouvoir avaient été mises aux oubliettes. Il fallait surtout démontrer sa force pour épater Paris et avoir ainsi son accès Place Beauvau. Les clandestins ne l’étaient plus tant puisqu’ils se « grillaient » pour pouvoir discuter avec le pouvoir français ! De responsables politiques, ils étaient passés à chefs de clan nationalistes ! Ainsi, au dires des différents défenseurs de la Cunsulta Naziunale di a Corsica, la lutte armée devrait disparaître afin que le Peuple corse se prenne en main et décide enfin de son avenir institutionnel sans l’aide de la France !

Cédric Erard et Jérôme Nicoulin

 

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L’ENGAGEMENT POIJR LE «BIEN COMMUN»,

UNE AUTRE FORME DE LUTTE !

Jean-Pierre Santini s’est constamment battu, se bat et se battra toujours pour sa terre. Enseignant très respecté dans son village de Barrettali, il multiplie les activités annexes. Il a ainsi créé il y a quelques années une maison d’édition avec plus de trente publications à ce jour. Des oeuvres de poètes corses et d’écrivains ou d’auteurs qui écrivent en langue corse. Jean-Pierre Santini organise également une journée du livre chaque année à Barrettali. Son dernier projet, à dimension environnementale, vise la création d’un village pédagogique dans le Cap Corse qui pourrait susciter la venue d’enfants en provenance de toute l’Europe. Jean-Pierre Santini, c’est l’art d’être nationaliste, d’aimer sa terre et de s’engager pour le bien commun!

Laurent Girardin

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LA LUTTE DE LIBERATION NATIONALE EN CORSE

 

Dans la continuité de notre dossier central, nous profitons de l’occasion pour vous parler d’un excellent ouvrage de Jean-Pierre Santini, publié en février 2000, et intitulé «Front de libération nationale de la Corse, de l’ombre à la lumière ». Ce livre présente une analyse détaillée des origines du Front de libération nationale de la Corse (FLNC) et de ses premières dérives. Son dernier chapitre, «les promesses de l’aube», jette quelques perspectives d’avenir très intéressantes. Cet ouvrage a surtout le mérite d’avoir été écrit par quelqu’un qui a vécu de très près tous les événements qui ont jalonnés l’existence du FLNC.

 

Jean-Pierre Santini est un militant profondément attaché depuis l’âge de vingt ans à ses convictions. En restant en dehors de la mêlée lors des mésaventures du FLNC de ses vingt-cinq dernières années, il est devenu un observateur attentif de la politique en Corse. Son livre est ainsi une contribution majeure à la connaissance des forces politiques corses en action, non seulement dans leurs objectifs annoncés mais aussi dans leurs conflits internes. En évoquant ce qu’il nomme les «perspectives actuelles inactuelles» à la fin de son ouvrage, Jean- Pierre Santini écrit à propos de certains nationalistes qui ne parviennent toujours pas à comprendre qui ils sont et ce qu’ils veulent : «C’est auprès de soi qu’on revendique «d’être» et non auprès des autres. C’est en soi qu’on trouve la volonté d’être qui marque le début de la liberté. L’identité pour les autres, c’est toujours celle du jeu, de la comédie ou de la tragédie, du masque voire de la mascarade et, in fine, du folklore qui annonce en chantant la mort des nations. L’identité pour soi, c’est la force intérieure qui motive les pas que l’on fait chaque jour sur le chemin de lumière. Là est toute la différence entre le peuple et la nation, entre l’étiquette et l’identité. Celui qui répond à son nom ne sait pas toujours qui il est. Peuple corse, connais-toi toi- même.., et tu deviendras Nation ! De quoi demain sera-t-il fait ? Nul ne peut le dire mais on n’imagine pas un monde sans histoire et, sur ce fragment de terre qui dérive au fil des millénaires fabuleux, les Corses, «humains trop humains», sont en quête perpétuelle d’être dans le clair- obscur du passionné et du raisonnable ».

Laurent Girardin

 

 

 

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