7 JOURS A LA UNE, interview de Jean-Pierre Santini, le 10 février 2002

Corse matin – 10 février 2002

7 JOURS A LA UNE

Interview : Jean-Marc Raffaelli

Photos : François Varamo

 

 

Rencontre avec un nationaliste pur jus. De la première heure même, puisqu’avec un noyau dur de cinq autres militants, Jean-Pierre Santini a fondé le FLNC le 5 mai 1976. Depuis, il est devenu l’archiviste de la clandestinité et l’historien de la «cause nationale ». Ses livres ont été publiés au Mercure de France (Le non-lieu), l’Harmattan (FLNC, de l’ombre à la lumière), aux éditions Lacour (Petite anthologie du racisme anti-corse et Un froid au coeur).

Né en 1944 à Barrettali de parents enseignants, il grandit en Tunisie jusqu’à son indépendance (l’indépendance de la Tunisie, bien sûr) puis à Marseille avant d’être instituteur à Saint-Denis. De retour au village comme animateur rural, il redevient maître d’école: à Ersa puis à Canari où il a prévu d’enseigner encore deux années (...) Les parents confient-ils volontiers leurs progénitures à un instit aussi politiquement engagé ? Non seulement ils le soutiendront jusqu’au bout lorsque l’Elysée refuse de le recevoir à Noël avec les enfants de sa classe unique mais, grâce à lui, l’école est bardée de prix régionaux et nationaux : lauréat du concours Canal Plus sur les lieux de mémoire en 1993, primé cinq ans après, pour des recherches sur Jean-Jacques Rousseau, par... l’Institut de France! Invité en mars par Arte qui consacre une émission à l’histoire du mouvement national corse, Jean-Pierre Santini est président de Cap-Inseme, fédération de dix-huit as8ociations du Cap Corse et il s’est engagé aux côtés de Fronte corsu indipendenza et sucialisimu. Du nationalisme en extrait pour des extraits de nationalisme...

Jean Marc Raffaelli : Dimanche et jeudi. Les nationalistes présents aux législatives : un non sens ou un message à faire passer.

Jean-Pierre Santini : Se présenter aux élections législatives ce n’est pas seulement un non-sens quand on se réclame de la nation corse, c’est aussi un contresens quand on aspire à sa libération. Cependant, s’il s’agit de « pointer » des questions aussi importantes que celle de l’indépendance, une instrumentalisation  annoncée et intelligente des scrutins peut s’avérer utile.

 

Jean-Marc Raffaelli : A Ajaccio, des riverains se plaignent de la gêne suscitée par une jeune handicapée myopathe : un coup dur aux valeurs que l’on prête aux Corses...

Jean-Pierre Santini : En terme de « valeurs », on nous prête sans doute beaucoup trop. Que nous soyons d’ici ou d’ailleurs, rien de ce qui est humain ne nous est étranger.  Rien non plus, hélas, de ce qui est inhumain. (N’oublions pas cependant que les systèmes nous conditionnent.  Aujourd’hui, les « valeurs » dominantes sont celles de l’échange inégal, du profit et de l’exploitation.  Ce qui n’est pas rentable est exclu.  Ici, les personnes âgées, les handicapés, les SDF. Dans le reste du monde,  des peuples entiers.) Je pense à une scène du merveilleux film « La vie est belle ». Une enseignante, acquise au fascisme, évalue le coût  social des  handicapés  et en déduit que leur élimination permettrait de sérieuses économies. Des personnages de ce genre, véritables  handicapés de l’âme, n’ont pas pignon sur rue.  Enfin pas encore… C’est ce qu’on se disait dans les années trente.

 

Jean-Marc Raffaelli : Lundi et vendredi. Les étudiants de Ghjuventu Paolina à Paris : quel est le vrai malaise ? 

Jean-Pierre Santini : Le vrai malaise ? Justement, d’aller à Paris. C’est à dire de chercher ailleurs des solutions à nos problèmes. Et toujours de cette étrange manière qui consiste à lever le poing et à tendre la main.  L’université ne dispose d’aucune filière (philosophie, sociologie,  psychologie) qui permette de « penser » la société corse et de lui donner une vision lisible de son avenir.

 

Jean-Marc Raffaelli : Mardi. Les atomes crochus entre Emile Zuccarelli et Jean-Pierre Chevènement ?

Jean-Pierre Santini : M. Chevènement s’est autoproclamé « homme de la nation ». Il partage avec M. Zuccarelli une communauté de rêve : la nation française. Moi, je me reconnais dans la nation corse. Et je sais qu’une nation qui en opprime une autre ne saurait être libre. Au fond, mener la lutte de libération nationale en Corse, c’est aussi une façon d’aider le peuple français à s’émanciper !

 

Jean-Marc Rallaelli : Toute la semaine l’hommage à Claude Erignac qui donne son nom à un prix international récompensant la lutte antiterroriste....

Jean-Pierre Santini : Il n’y a pas  pire terrorisme que celui qui assure aux 200 familles les plus riches de la planète des revenus qui permettraient de résoudre les problèmes de la faim, du logement, de la santé et de l’éducation pour les deux tiers souffrant de l’humanité. (Avant la chute du mur de Berlin, on parlait «d’équilibre de la terreur » entre les empires soviétique et américain.  Il n’y a plus désormais qu’un empire. Et donc un « déséquilibre de la terreur » qui engendrera des affrontements  asymétriques durables.) Bien évidemment l’injustice océanique du monde actuel n’enlève rien à celle dont le préfet Claude Erignac a été la malheureuse victime. Une vie c’est, en soi, toute la vie. Et donner la mort aux autres c’est, sans doute, la forme la plus accomplie de l’impuissance politique.

 

 

Jean-Marc Raffaelli : Le Levante se réunit à Corte. Quels sont les dangers concrets pour l’environnement de l’île

Jean-Pierre Santini : Les dangers pour l’environnement en Corse sont liés à une croyance entretenue selon laquelle le tourisme doit être « le moteur » du développement. En somme, la plus belle île du monde ne pourrait donner que ce qu’elle a. Moyennant quoi des forces sociales plus ou moins occultes s’apprêtent à faire main basse sur notre littoral. Aucun élu n’y résistera. Certains même offrent leur honteuse collaboration. Reste le mouvement national et l’urgence historique de déterminer un projet de société juste et solidaire.

 

Jean-Marc Raffaelli : Mercredi. La stratégie de Me Jacques Vergès qui désigne du doigt la cellule corse de Matignon...

Jean-Pierre Santini : Dans l’affaire des paillotes, comme dans toutes celles qui concernent les relations de la Corse et de la France, on peut rechercher à l’infini des responsabilités de circonstances. Elles relèvent somme toute de l’anecdote parce qu’il y a une faute originelle historique: l’annexion de notre territoire  par une force armée étrangère.  C’est de cela qu’il faut traiter. Et rien d’autre.

 

Jean-Marc Raffaelli : Vous devez quand même bien admettre que c’est là une harangue complètement décalée que vous êtes aujourd’hui une infime minorité à défendre...

Jean-Pierre Santini : C’est simplement une réalité historique que je mets ici volontairement en exergue pour marquer les esprits car elle est liée implicitement à la question du droit à l’autodétermination. Une question qui n’a jamais été clairement posée sinon de manière feutrée.  Or, le droit à l’autodétermination ce n’est pas la liberté de choix, c’est le choix de la liberté. Et si l’indépendance est acquise un jour, ce serait un simple retour sur nous-mêmes.

 

Jean-Marc Raffaelli : Le Premier ministre se déclare confiant pour l’arrestation d’Yvan Colonna...

Jean-Pierre Santini : La confiance de M.Jospin est sans doute proportionnelle à la démagogie pré-électorale qui s’empare de la classe politique française à l’approche des présidentielles.

 

Jean-Marc Raffaelli : Jeudi. Un centre de détention sera construit en Corse : un geste politique attendu ?

Jean-Pierre Santini : Pour les familles et les détenus corses, c’est un geste d’humanité. D’un point de vue politique, que penser d’un modèle de société qui se targue d’augmenter ses capacités de détention ? Les prisons sont aussi dans la tête de ceux qui les construisent.

 

A JUSTE TITRE

 

Jean-Marc Raffaelli : Deux villas plastiquées à Ventiseri : ce mode d’expression n’est-il pas à bannir une fois pour toutes ?

Jean-Pierre Santini : (La violence est le mode d’expression dominant. Elle est généralement symbolique et conditionne les consciences par l’idéologie (famille, école, justice, etc.). Quand c’est nécessaire cependant,  elle se concrétise. La brutalité des répressions sociales et la sauvagerie des politiques impérialistes de la canonnière qui font, depuis dix ans,  un retour en force sur la scène internationale, en témoignent largement.)  Pour bannir la violence d’où qu’elle vienne, il faut en supprimer les causes, c’est à dire rendre aux hommes et aux peuples leur dignité et leur liberté.

 

Jean-Marc Raffaelli : Où est la liberté des familles plongées dans le désarroi ?

Jean-Pierre Santini : Je comprends la souffrance et j’ai été touché par les témoignages des victimes. Mais il est aussi difficile de porter un jugement moral quand on est un militant et un acte politique n’est pas forcément moral. Quelqu’un de célèbre a dit avant moi que la charité, c’était le contraire de la justice.

Jean-Marc Raffaelli : Pourquoi plastiquer au nom du peuple corse qui, dans sa totalité, n’aspire qu’à la paix ? N’est-ce pas là du totalitarisme ?

Jean-Pierre Santini : Tous les peuples aspirent à la paix. Et ce sont toujours leurs dirigeants qui déclarent la guerre. Le totalitarisme est effectivement dans la pensée unique de ceux qui ordonnent le monde à leur seul profit. Ce cas de figure concerne-t-il les patriotes corses qui, depuis vingt-cinq ans,  ont sacrifié leur liberté et parfois leur vie ? Ce serait leur faire injure que de l’affirmer.

 

Jean-Marc Raffaelli : Mais la clandestinité ne doit-elle pas disparaître quand on sait ce qu’elle a engendré la duplicité, de luttes de pouvoir, de drames, envoyant, comme vous le dites, des patriotes sincères à la mort ?

Jean-Pierre Santini : Dans une société de proximité, la clandestinité n’existe pas. C’est un mythe. Par contre, et c’est cela qui fait problème, il existait (il existe sans doute toujours),  des partis armés qui ont rivalisé pour la prise d’un pouvoir qu’ils imaginaient imminente dans le cadre d’une autonomie de gestion (formule TOM). En l’occurrence, la gestion les intéressait plus que l’autonomie,  comme elle intéresse  aujourd’hui une classe politique qui se console des parcelles refusées de pouvoir législatif dès lors qu’on lui offre un Plan Exceptionnel d’Investissement. Ce n’est donc pas la forme modeste de propagande armée engagée le 5 mai 1976 par le FLNC qui a engendré les drames, mais le détournement de la stratégie d’indépendance pour satisfaire des intérêts particuliers. Ce qui doit donc disparaître aujourd’hui, ce sont les partis armés,  y compris ceux, plus discrets mais singulièrement efficaces, qui ne se réclament pas du nationalisme.

SUR LE GRILL

 

Jean-Marc Raffaelli : Depuis 15 ans, vous êtes le leader de A Chjama per l’indipendenza qui n’a jamais pesé très lourd...

Jean-Pierre Santini : (Je récuse le terme de « leader ». Anagramme de « dealer », il a la même fonction narcotique. Je préfère le terme d’animateur.) « Chaque atome de silence est la chance d’un fruit mûr »  écrivit un poète. Si je ne devais retenir qu’un seul de mes « fruits mûrs » ce serait l’Assemblée Nationale Provisoire conçue voici 14 ans, reprise aujourd’hui par la majorité du mouvement national et dont la réalisation permettrait une résolution pacifique du problème corse.

 

Jean-Marc Raffaelli : Vous avez écrit un essai sur la corsophobie. Mais certains ne cultivent-ils pas la francophobie ?

Jean-Pierre Santini : Ma « Petite Anthologie du Racisme anti-corse » est un recueil de textes d’écrivains, de journalistes ou d’hommes politiques français. Il y a donc une singulière différence entre le travail idéologique accompli sciemment, au fil des siècles,  par l’intelligentsia d’un grand pays colonialiste et la xénophobie ordinaire qui apparaît d’ailleurs comme une conséquence de l’influence médiatique de certaines « élites ». 

 

Jean-Marc Raffaelli : Votre livre sur le FLNC s’intitule De l’ombre à la lumière. Où donc chercher la lumière ?

Jean-Pierre Santini : La lumière, bien évidemment, c’est la capacité pour notre peuple de faire usage de son droit à l’autodétermination et de concrétiser son unité par l’élection d’une Assemblée Nationale Provisoire (ANP), rejoignant en cela la stratégie originelle du FLNC.  (Le rôle de cette ANP consisterait  essentiellement à assurer une représentation nationale du peuple corse sur la base d’un corps électoral volontairement constitué à partir de comités locaux de « patriotes-citoyens »).

 

Jean-Marc Raffaelli : Avez-vous été de l’avant projet du FLNC et que pensez-vous du fait  qu’Alain Lipietz y aurait contribué ? 

 

Jean-Pierre Santini : Je n’ai pas été de « l’avant-projet du FLNC » qui considérait l’indépendance comme « un fantasme institutionnel », mais de sa critique. Si je l’avais été, je n’aurais pas répondu à votre question sur Alain Lipietz parce que rien ne me paraît plus indigne que le comportement des repentis ou des renégats.

 

NB. Les passages soulignés n’ont par été publiés par le journal.

 

 

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