NIIMU par Okuba Kentaro

NIMU

Dans une préface mythique à l’admirable Bruit et la Fureur, André Mairaux prétendait qu’avec Faulkner, le roman policier pénétrait de plain pied dans le monde de la tragédie. Entraient dans ce commentaire alors iconoclaste tout à la fois la reconnaissance d’un grand lecteur pour la littérature dite populaire, et la prescience d’un bouleversement des valeurs esthétiques. En quelques années à peine, le noir est devenu le parangon du regard artistique porté sur le contemporain, regard cru et sans complaisance, regard sarcastique, regard dévastateur. Jean-Pierre Santini, par la longueur de ses phrases et leur architecture somptueuse, appartient à l’école faulknerienne. Sauf qu’il pousse à un degré presque ultime la philosophie désespérée du grand Sudiste. Les hommes, s’ils valent encore la peine de les décrire, ne méritent plus de vivre, tout au moins dans le futur à peine imaginaire de Nimu. Personne, en Corse. Personne, car la prophétie de Foucault, le visage de l’homme dessiné sur le sable et effacé par la vague, la malédiction de l’humanisme s’achève ici. Sur une île noire et dépouillée de toute chaleur, de toute couleur. Une île figée comme un cimetière abandonné, dans le froid des marbres et les perspectives de gravier gris. Moins qu’une trame, le roman dessine un mouvement, une dynamique implacable dans laquelle les personnages, semblables aux foules désespérées des cortèges funèbres, se suivent sans seulement oser se reconnaître, porteurs de lourds secrets, habités par des discours ravageurs, silencieux aux autres. Le tempo est moins lent qu’angoissant, comme si l’histoire de tout un chacun était ici emprisonnée. La mort elle-même n’a plus un goût de cendres, tant elle est naturelle dans un univers en proie à la déréliction. Nimu tient de l’épopée étrange, une aventure prenante, au sens le plus volontaire du terme, avec des idées choc, qui surgissent soudain, dans l’atmosphère éprouvante des quêtes déçues. « Ce pays n’a jamais écrit sa propre histoire. Il a appris à résister à celle que ses envahisseurs successifs ont voulu lui imposer C’est comme une histoire en négatif... »

Avec Nimu, le roman noir touche à l’ontologique, à la vérité même de l’être humain, devenu un néant de plus, dans un monde en train de se perdre. Les mots de Virgile lui conviennent à merveille: « nous tournons en rond dans la nuit et nous sommes dévorés parle feu » . Je conseille à tous de se livrer à de telles flammes. Ils gagneront en profondeur ce qu’ils perdront en innocence.

Okuba Kentaro

24 octobre 2006

 

Jean-Pierre Santini, Nimu, éditions Albiana, 402 p., 12 €, 2006

Commentaires (1)

1. ElvaUpw 26/12/2017

апрапрапр

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